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Les lanternes marocaines : quand le métal capture la lumière

Percées de milliers de trous, les lanternes en cuivre transforment la lumière en constellations sur les murs.

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Vignette intérieur contemporain inspiration marocaine

Percées de milliers de trous, les lanternes en cuivre transforment la lumière en constellations sur les murs. Mais le fanal marocain n’est pas qu’un objet décoratif — c’est un sculpteur de lumière, héritier d’une tradition qui remonte aux premières dynasties islamiques.

Une histoire de lumière et d’intimité

La lanterne perforée apparaît au Maroc dès l’époque almoravide (XIe-XIIe siècle), avec les premières mosquées de Marrakech et de Fès. Le fanal — de l’arabe fānūs — répond à un besoin architectural précis : éclairer sans exposer. Dans l’architecture islamique traditionnelle, la lumière doit être tamisée, filtrée, voilée. Elle ne doit jamais éblouir. Elle doit suggérer plus qu’elle ne révèle.

Les lanternes en cuivre perforé répondent à cette exigence. Elles transforment la flamme nue d’une bougie en projection architecturale. Les murs, le plafond, le sol deviennent des surfaces animées par des constellations mouvantes. La lumière n’éclaire plus — elle dessine. Elle crée un espace dans l’espace, une géométrie éphémère qui change au gré des courants d’air et du mouvement des observateurs.

Cette tradition se perpétue dans les riads, les mosquées, les médersas. Une grande lanterne hexagonale suspendue au centre d’un patio projette ses motifs sur quatre murs simultanément, créant une symétrie lumineuse qui renforce la géométrie du lieu. La lanterne ne décore pas l’espace. Elle l’organise.

L’art de la perforation : mille trous, un seul dessin

Le fabricant de lanternes — le nehas en darija — utilise un poinçon et un marteau. Il perfore le cuivre point par point, suivant un dessin tracé à la craie sur la surface intérieure du métal. Chaque trou doit être net, rond, identique au précédent. Un grand fanal hexagonal peut compter plus de trois mille perforations. La moindre irrégularité se voit immédiatement quand la lumière passe à travers.

Le travail se fait de l’intérieur. Le cuivre est posé sur un support en bois ou en plomb qui amortit les coups sans déformer le métal. L’artisan frappe perpendiculairement, d’un geste sec et contrôlé. Trop fort, le trou devient irrégulier. Trop faible, le métal ne perce pas. Un bon nehas perfore entre 200 et 300 trous par heure. Un grand fanal demande donc une dizaine d’heures de travail, uniquement pour la perforation.

Les formes sont codifiées. L’étoile à huit branches — symbole de l’infini dans l’art islamique — est la plus classique. Les motifs floraux (arabesques, feuilles de vigne, rosaces) viennent de la tradition andalouse, apportée par les réfugiés de Grenade et de Séville au XVe siècle. Les géométries pures — hexagones emboîtés, réseaux de triangles, damiers — sont héritées de l’art almoravide et almohade.

Certains artisans de Marrakech et de Fès innovent en intégrant des verres colorés — rouge, bleu, vert, ambre — insérés dans des ouvertures plus larges. Ces verres ajoutent une dimension chromatique à la projection lumineuse. Une lanterne à verres multiples peut projeter jusqu’à six couleurs différentes sur un même mur, créant des superpositions qui évoquent les vitraux gothiques ou les moucharabiehs en bois sculpté.

Une lanterne, ce n’est pas l’objet qu’on regarde. C’est ce qu’elle dessine sur les murs.

Cuivre, laiton, fer : trois métaux, trois lumières

Le cuivre pur donne une projection chaude, légèrement rouge-orangé. Le laiton — alliage de cuivre et de zinc — offre une lumière plus dorée, plus froide. Le fer forgé, plus rare, produit une lumière plus blanche, plus crue. Le choix du métal ne relève pas seulement de l’esthétique — il détermine aussi la durabilité de l’objet.

Le cuivre s’oxyde rapidement au contact de l’humidité. Il prend une patine verte caractéristique (le vert-de-gris), qui protège le métal mais modifie sa couleur. Les lanternes en cuivre doivent être cirées régulièrement pour conserver leur éclat. Le laiton résiste mieux à l’oxydation et garde son lustre doré plus longtemps. Le fer nécessite un traitement antirouille — huile de lin ou peinture noire — pour survivre en extérieur.

À Fès, dans le quartier des dinandiers (place Seffarine), on trouve encore quelques ateliers qui fabriquent des lanternes en cuivre martelé et ciselé. Ces pièces haut de gamme combinent perforation et ciselure : les motifs ne sont pas seulement perforés, ils sont gravés en relief sur la surface du métal. La lumière révèle alors deux niveaux de décor — les trous projetés sur les murs, et les reliefs visibles sur l’objet lui-même.

De l’éclairage à la décoration : l’usage contemporain

Aujourd’hui, les lanternes marocaines ont largement perdu leur fonction d’éclairage. L’électricité a remplacé la bougie, et les projections lumineuses — autrefois nécessaires dans des espaces sans fenêtres — sont devenues purement décoratives. Mais cette mutation n’a pas tué l’objet. Elle l’a transformé.

Les lanternes électrifiées (avec ampoule LED intégrée) se multiplient dans les riads et les maisons contemporaines. Certaines sont suspendues en grappes de trois ou cinq pièces, créant des compositions verticales qui rappellent les lustres orientalistes du XIXe siècle. D’autres sont posées au sol, transformées en lampes d’ambiance qui projettent leurs motifs vers le plafond plutôt que vers les murs.

Dans la décoration contemporaine, la lanterne marocaine fonctionne comme un objet-filtre. Elle ne suffit pas seule — elle demande un mur blanc ou de couleur unie pour recevoir ses projections. Elle exige une certaine sobriété autour d’elle pour que ses dessins lumineux ne se perdent pas dans un décor trop chargé. Associée au zellige, elle crée une redondance géométrique qui peut être magnifique ou écrasante, selon les proportions et les couleurs choisies.

Un conseil d’usage : une grande lanterne pour un espace de 15-20 m², deux ou trois petites pour un couloir ou une alcôve. Jamais plus. La lanterne doit dominer visuellement sans saturer l’espace. Et privilégier les projections sur des surfaces lisses — plâtre blanc, tadelakt poli, bois peint — plutôt que sur des murs texturés qui fragmentent la lumière.

Où trouver une lanterne de qualité

Les lanternes marocaines se trouvent partout — souks, boutiques de décoration, sites de vente en ligne. Mais toutes ne se valent pas. Voici quelques critères de choix :

1. Vérifier la régularité des perforations. Les trous doivent être de taille identique et alignés. Les motifs doivent être symétriques. Un fanal de qualité ne présente aucune déformation visible, même sur une surface courbe.

2. Tester la solidité des assemblages. Les panneaux doivent être solidement soudés ou rivetés, sans jeu ni fragilité. Une lanterne mal assemblée se déforme rapidement sous l’effet de la chaleur (bougie) ou de l’humidité.

3. Privilégier le cuivre ou le laiton massif. Éviter les lanternes en tôle plaquée ou en aluminium peint, qui perdent leur couleur rapidement et ne vieillissent pas bien.

4. Préférer les pièces non électrifiées. Si vous voulez une version électrique, il est préférable d’acheter une lanterne classique et de la faire électrifier par un professionnel, plutôt que d’opter pour un modèle industriel pré-câblé.

À Marrakech et à Fès, certains ateliers acceptent les commandes sur mesure. Comptez entre 800 et 2000 dirhams pour une lanterne de 40-60 cm de hauteur en cuivre artisanal, et jusqu’à 5000 dirhams pour une grande pièce hexagonale ciselée. Les délais varient de deux semaines à deux mois, selon la complexité du motif.