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DINANDERIE & CUIVRE

La dinanderie

Le cuivre frappé à la main — plateaux, lanternes et art du métal.

7 min

Outils artisan sur établi en bois, ciseaux et marteaux

Introduction

La dinanderie marocaine désigne l’art ancestral de travailler le cuivre, le laiton et le maillechort par martelage, ciselage et repoussage. Plateaux gravés, lanternes ajourées, théières aux courbes parfaites : chaque pièce porte la signature d’un geste transmis de maître à apprenti dans les ateliers des médinas.

Au cœur des souks de Fès, Marrakech ou Tétouan, les dinandiers — appelés n’has (cuivriers) ou safarin (laitoniers) — perpétuent des techniques inchangées depuis des siècles. Le son rythmé des marteaux, l’odeur du métal chauffé, la lumière qui danse sur les surfaces polies : l’atelier du dinandier est un lieu vivant où se mêlent patience, précision et créativité.

Dinanderie marocaine - Art du cuivre et du laiton

Histoire de la dinanderie marocaine

L’histoire de la dinanderie marocaine prend racine au Moyen Âge. Sous les Mérinides (XIIIe-XVe siècles), l’artisanat du métal connaît un développement considérable : les médinas de Fès et Marrakech se dotent de quartiers spécialisés, structurés en corporations dirigées par des amines et des maâlems (maîtres artisans).

L’influence andalouse, portée par les artisans chassés d’Espagne lors de la Reconquista, transforme l’esthétique locale. Motifs géométriques inspirés de l’architecture islamique, entrelacs végétaux stylisés, calligraphies coufiques : la dinanderie devient un art décoratif au service des palais, des mosquées et des riches demeures.

Au XIXe siècle, le contact avec l’artisanat ottoman et l’arrivée de voyageurs européens modifient certains styles. Le protectorat français (1912-1956) apporte un goût pour l’Art déco qui se traduit par des formes épurées, coexistant avec les traditions classiques.

Aujourd’hui, la dinanderie navigue entre tradition et modernité. Les ateliers familiaux transmettent toujours leur savoir selon le modèle de l’apprentissage auprès d’un maâlem, tandis que de jeunes designers réinterprètent les formes pour séduire une clientèle contemporaine.

Place Seffarine à Fès

Épicentre historique de la dinanderie marocaine, la place Seffarine à Fès offre un spectacle sonore et visuel unique. Le nom Seffarine dérive de safar (laiton), et dès l’aube, les ateliers résonnent du martellement rythmé du métal. Des dizaines d’artisans y travaillent en plein air ou sous des voûtes étroites, façonnant plateaux, lanternes et théières.

L’ambiance évoque une scène immuable : flammes des braseros, étincelles jaillissant du métal incandescent, montagnes de chutes de cuivre dans les coins sombres. Les familles de dinandiers qui y travaillent depuis des générations connaissent chaque recoin, chaque technique. Visiter Seffarine, c’est observer l’épicentre vivant d’un artisanat qui se transmet sans interruption.

Techniques détaillées

Le cuivre rouge (nhas ahmar) constitue le métal de prédilection des dinandiers. Dense et malléable, il développe avec le temps une patine chaude. Le laiton (safar), alliage de cuivre et zinc, offre une teinte dorée brillante. Le maillechort, qui imite l’aspect de l’argent, se réserve aux pièces raffinées.

Le martelage ouvre le processus : l’artisan frappe la feuille de métal avec un marteau, créant une texture régulière. Ce geste, répété des milliers de fois, exige force et précision. Le ciselage affine le travail avec burins et poinçons, gravant lignes, rosaces et arabesques. Chaque coup exige une maîtrise totale : l’artisan ajuste sa force au millimètre près, sculptant le métal sans le blesser.

Le repoussage crée des volumes en travaillant le métal par l’envers, formant bosses et creux. Le niellage, technique plus rare, consiste à incruster un alliage noir dans les motifs ciselés, créant un contraste saisissant. Enfin, le polissage achève la pièce : l’artisan lisse la surface jusqu’à obtenir un éclat homogène.

Artisan dinandier au travail - Techniques traditionnelles

Villes et bassins artisans

Fès demeure la capitale incontestée de la dinanderie marocaine. Le quartier Nejjarine et la place Seffarine rassemblent des dynasties de maîtres dinandiers. Les artisans fassis excellent dans les motifs géométriques complexes et produisent des pièces rituelles — plateaux de mariage, brûle-parfums pour cérémonies religieuses, fontaines pour mosquées.

Marrakech cultive une dinanderie plus décorative. La place des Ferblantiers abrite une production dynamique : lanternes ajourées de grande taille, plateaux monumentaux, fontaines murales richement ornées. Les motifs floraux et calligraphies y dominent, reflétant le goût marrakchi pour l’ornementation exubérante.

Tétouan, au nord, cultive une dinanderie discrète marquée par l’héritage andalous. Les artisans intègrent des motifs géométriques hispano-mauresques et privilégient le laiton doré. La production reste modeste mais recherchée pour son caractère singulier et son élégance sobre.

Meknès et Safi maintiennent des traditions locales plus confidentielles, produisant des pièces sobres ou des objets utilitaires.

Objets emblématiques

Les plateaux (ṭbāg) incarnent l’objet-phare de la dinanderie. Ronds, ovales ou hexagonaux, ils se déclinent du petit plateau pour le thé (30-40 cm) au plateau monumental de décoration (80-100 cm). La surface ciselée se structure en cercles concentriques, rosaces géométriques ou frises calligraphiques. Les plateaux anciens, patinés par des décennies d’usage, se transmettent de génération en génération.

Les lanternes (fanāṣa) en laiton ajouré diffusent une lumière fragmentée, projetant des ombres géométriques mouvantes. Suspendues ou posées, elles créent une atmosphère intimiste. Les panneaux de verre coloré ajoutent une dimension chromatique à la lumière tamisée.

Les théières (barrād), au corps conique et au bec verseur élancé, participent pleinement au rituel du thé. Gravées de motifs floraux ou géométriques, elles allient beauté et fonctionnalité.

Les brûle-parfums (mijmar) diffusent encens et bois de santal lors des cérémonies. Les fontaines murales apportent fraîcheur et ambiance sonore aux patios. La dinanderie contemporaine explore aussi lampes de bureau, tables basses, miroirs encadrés de laiton ciselé.

Guide d’achat : reconnaître la qualité

Une pièce authentique se distingue par son poids : un plateau de 40 cm pèse entre 1,5 et 3 kg. Un objet trop léger révèle une feuille trop fine ou une fabrication industrielle. L’épaisseur minimale recommandée pour un plateau d’usage se situe autour de 1 à 1,5 mm. Examinez les bords : une tranche épaisse et régulière indique une bonne qualité.

Les motifs ciselés révèlent le niveau de maîtrise. Observez la netteté des lignes, la symétrie des rosaces, la régularité. Les pièces d’exception affichent une précision millimétrique. Un martelage trop grossier ou trop régulier trahit une finition bâclée ou une production industrielle.

Un bon plateau sonne clair lorsqu’on le frappe légèrement. Cette sonorité indique un métal de qualité. Un son mat révèle un métal creux ou fissuré.

Prix indicatifs (2026) :

  • Plateau rond 30-40 cm, motifs simples : 200-400 MAD (18-36 €)
  • Plateau 50-60 cm, ciselure complexe : 600-1 200 MAD (54-108 €)
  • Théière barrād standard : 300-600 MAD (27-54 €)
  • Lanterne 40-50 cm : 400-800 MAD (36-72 €)

Privilégiez les souks traditionnels (Fès, Marrakech, Tétouan) pour acheter directement auprès des artisans. Les boutiques spécialisées offrent une sélection pré-filtrée, avec des prix légèrement supérieurs mais une qualité homogène. Méfiez-vous des bazars touristiques qui mélangent artisanat authentique et production industrielle.

Entretien et conservation

Le cuivre et le laiton s’oxydent naturellement. Le nettoyage traditionnel repose sur des ingrédients simples : jus de citron, gros sel, friction circulaire, rinçage immédiat. Gestes ancestraux que les artisans appliquent encore dans leurs ateliers. Autre option : une pâte de vinaigre blanc et de farine, appliquée puis rincée après 10-15 minutes.

Pour un nettoyage intensif, les produits du commerce offrent un résultat rapide, mais évitez les abrasifs agressifs qui rayent le métal.

La patine partage les amateurs : certains y voient la mémoire du temps, d’autres préfèrent retrouver l’éclat d’origine. Pour conserver la patine, nettoyez simplement la poussière avec un chiffon sec. Pour raviver le métal, suivez les techniques de nettoyage, puis appliquez éventuellement une fine couche de cire d’abeille pour ralentir l’oxydation.

Évitez de laisser vos objets humides après nettoyage. Si vous utilisez des plateaux pour le service alimentaire, évitez tout contact prolongé avec des aliments acides (citron, vinaigre, tomate). Stockez dans un endroit sec. Un polissage tous les 3 à 6 mois suffit pour maintenir un bel état.

En cas de dommages importants (bosses, fissures), confiez la pièce à un maâlem : la restauration artisanale préserve l’intégrité de l’objet.