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Guide Oujda

Oujda, carrefour artisanal de l’Orient marocain

Entre steppe et frontière, Oujda perpétue un artisanat discret façonné par échanges ancestraux : sparterie d alfa, maroquinerie robuste, tissages berbères de l Oriental.

12 min

Oujda, entre steppe et frontière : un territoire façonné par l’échange

Capitale de la région de l’Oriental, Oujda s’étend sur les plaines arides qui bordent la frontière algérienne, à quelque quinze kilomètres du poste-frontière de Zouj Bghal. Cette position géographique singulière, entre steppe semi-désertique et contreforts des monts des Béni Snassen au nord, a façonné l’identité de la ville depuis sa fondation au Xe siècle par Ziri ibn Attia, chef de la tribu berbère Maghraoua.

Le climat continental de l’Oriental — étés torrides, hivers rigoureux, précipitations rares — impose ses contraintes aux communautés locales. Ici, l’eau est précieuse, la végétation rare, et les ressources naturelles dictent les savoir-faire : l’alfa pousse spontanément sur les steppes environnantes, l’élevage ovin fournit la laine et les peaux, la terre argileuse permet la construction en pisé. L’artisanat oujdi ne décore pas : il répond aux besoins quotidiens d’un territoire exigeant.

Oujda doit aussi son caractère à son rôle historique de nœud commercial. Située sur la route du sel reliant le Sahara aux ports méditerranéens, traversée par les caravanes transsahariennes qui acheminaient or, esclaves, épices et tissus, la ville a toujours été un lieu d’échanges et de brassages culturels. Populations berbères Béni Snassen, commerçants arabes, influences andalouses après la Reconquista, présence ottomane via Alger, puis colonisation française : chaque vague a laissé son empreinte dans l’urbanisme et les pratiques artisanales.

La médina historique, compacte et fortifiée, contraste avec les quartiers coloniaux tracés au cordeau au début du XXe siècle. Ruelles étroites bordées d’échoppes, ateliers adossés aux murailles, souks spécialisés par corporation : l’organisation spatiale reflète une économie artisanale structurée par métiers. Aujourd’hui encore, quartiers des forgerons, des tanneurs, des menuisiers conservent leur identité fonctionnelle, même si l’urbanisation moderne grignote progressivement ces enclaves du travail manuel.

L’alfa et la sparterie : l’or végétal de l’Oriental

L’alfa (Stipa tenacissima) est la ressource emblématique de l’Oriental marocain. Cette graminée vivace pousse spontanément sur les steppes arides, formant des touffes denses aux feuilles fines et résistantes. Récoltée depuis des siècles par les populations rurales, l’alfa constitue la matière première d’un artisanat utilitaire millénaire : la sparterie.

La collecte de l’alfa obéit à un calendrier précis. Entre mai et juillet, après la saison des pluies lorsque les fibres sont encore souples, les récoltants — principalement des femmes issues des douars environnants — coupent les feuilles à la faucille. Les tiges sont ensuite mises à sécher au soleil durant plusieurs semaines, processus indispensable pour éliminer l’humidité et garantir la durabilité des objets tissés. Une fois sèches, les fibres prennent cette teinte blond paille caractéristique et acquièrent leur souplesse de travail.

Le tissage de l’alfa repose sur des gestes transmis de mère en fille. Les artisanes commencent par trier les fibres selon leur longueur et leur finesse, puis les humidifient légèrement pour faciliter le tressage. Les techniques varient selon l’objet final : tressage en spirale pour les couffins, tissage en nappes pour les nattes, nattage serré pour les paniers utilitaires. Aucun outil sophistiqué n’est nécessaire : un couteau pour tailler, un poinçon pour serrer les spires, parfois une aiguille en bois pour les finitions.

Les produits de sparterie oujdie se distinguent par leur sobriété. Pas de teintures vives, rarement de motifs décoratifs : la beauté naît de la régularité du tissage, de la symétrie des formes, de la texture végétale laissée apparente. Nattes de sol aux dimensions généreuses, couffins de marchés aux anses renforcées, paniers de transport coniques, tapis utilitaires résistants à l’usure : chaque objet témoigne d’une conception pragmatique où la forme découle strictement de la fonction.

Plusieurs coopératives féminines perpétuent cette tradition dans les zones rurales des Béni Snassen. À Aïn Sfa, à Berkane, dans les douars isolés de la région, des ateliers collectifs permettent aux artisanes de mutualiser moyens de production et circuits de distribution. Ces structures, souvent soutenues par l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH), jouent un rôle économique crucial pour des populations rurales confrontées à l’exode des jeunes générations et à la raréfaction des débouchés agricoles.

Artisan tressant fibres d'alfa dans un atelier traditionnel d'Oujda
Artisan tressant fibres d’alfa dans un atelier traditionnel d’Oujda

La maroquinerie oujdie : cuirs bruts et tannage ancestral

L’élevage ovin et caprin, activité pastorale dominante dans l’Oriental, fournit depuis toujours la matière première d’une maroquinerie artisanale robuste et fonctionnelle. À Oujda, la tradition du cuir repose sur des techniques de tannage naturel héritées des pratiques berbères et affinées par les influences arabo-andalouses.

Le tannage commence par l’écharnage : les peaux fraîches, achetées aux abattoirs ou directement aux éleveurs, sont nettoyées, dégraissées, débarrassées de leurs poils à l’aide de chaux vive. Ce travail préliminaire, long et pénible, s’effectue dans des bassins en pierre où les peaux trempent plusieurs jours. Une fois écharnées, elles sont rincées abondamment puis passent à l’étape du tannage proprement dit.

Les tanneurs oujdis privilégient les tannins végétaux extraits de matières locales. Écorces de grenadier, feuilles de sumac, henné, écorces de chêne kermès : chaque tanneur détient ses recettes, ajustées selon la souplesse recherchée et la teinte finale désirée. Les peaux sont plongées dans des bains successifs, brassées régulièrement, puis essorées et mises à sécher à l’ombre. Le processus complet peut durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois pour les cuirs les plus épais.

Le quartier historique des tanneurs, connu localement sous le nom de souk El Guettara, concentre encore une poignée d’ateliers familiaux. Murs de pisé noircis par l’humidité, bassins de trempage alignés dans des cours à ciel ouvert, odeurs âcres de chaux et de tanins, peaux suspendues aux séchoirs improvisés : l’atmosphère y est rude, loin de l’image aseptisée de l’artisanat urbain. Les tanneurs travaillent dans des conditions difficiles, souvent sans équipements de protection, perpétuant un métier physiquement exigeant et socialement peu valorisé.

La maroquinerie issue de ces cuirs tannés naturellement se caractérise par sa solidité. Sacoches berbères à double poche, sacs de bergers renforcés aux coutures, besaces de voyage à fermeture nouée, babouches à semelle épaisse destinées aux travaux agricoles : chaque produit est conçu pour durer. Les coutures sont réalisées à la main avec du fil de lin ciré, les renforts en cuir brut clouté garantissent la résistance aux points de tension. Esthétiquement, la palette reste sobre : cuirs naturels dans les tons brun, ocre, fauve, parfois rehaussés de motifs géométriques sobrement pyrogravés.

Comme dans d’autres villes marocaines, la maroquinerie oujdie souffre de la concurrence des produits industriels et de la désaffection des jeunes pour ces métiers pénibles. Plusieurs initiatives récentes tentent de revaloriser le secteur : labellisation des cuirs tannés végétaux, partenariats avec des designers contemporains recherchant matières authentiques et savoir-faire traditionnels, formations dispensées par l’Office de la Formation Professionnelle et de la Promotion du Travail (OFPPT). Reste à voir si ces efforts suffiront à assurer la transmission d’un patrimoine technique menacé.

Intérieur d'atelier de tanneur à Oujda, peaux suspendues, bassins de teintures végétales naturelles
Atelier traditionnel de tanneur à Oujda avec bassins de teintures végétales

Tissage et tapis : l’héritage berbère des Béni Snassen

Les tapis berbères de l’Oriental constituent un pan méconnu du patrimoine textile marocain. Moins célèbres que les tapis du Moyen Atlas ou les kilims du Haut Atlas, les tissages de la région d’Oujda possèdent pourtant une identité visuelle et technique distincte, héritée des traditions des tribus Béni Snassen.

La laine utilisée provient exclusivement de moutons élevés localement, race D’Man ou croisements rustiques adaptés au climat continental. Après la tonte printanière, la laine brute est lavée, cardée manuellement, puis filée au fuseau par les tisserandes. Ce processus préparatoire, entièrement manuel, peut prendre plusieurs semaines pour constituer les réserves nécessaires au tissage d’un tapis de taille moyenne. La laine de l’Oriental, légèrement plus grossière que celle des régions montagnardes, donne des tapis épais, denses, conçus pour isoler du froid hivernal.

Les motifs géométriques des tapis oujdis obéissent à un langage symbolique propre aux Béni Snassen. Losanges emboîtés représentant l’œil protecteur, zigzags évoquant les serpents ou les cours d’eau, croix stylisées héritées de traditions pré-islamiques : chaque tisserande reproduit et interprète un répertoire transmis oralement, sans patron dessiné. Cette liberté créative dans le cadre d’une grammaire visuelle commune explique que deux tapis ne soient jamais strictement identiques, même réalisés par la même artisane.

La palette chromatique se distingue nettement de celle des tapis du Moyen Atlas. Moins de rouges vifs, moins de safrans éclatants : les teintures végétales locales — henné pour les bruns-rouges, indigo pour les bleus profonds, garance pour les roses fanés, pelures de grenade pour les jaunes pâles — produisent des tonalités sourdes, terreuses, en harmonie avec les paysages steppiques environnants. Le fond naturel de la laine, beige à gris clair, occupe souvent une large part de la surface, conférant aux tapis oujdis une sobriété presque austère.

Le nouage est serré, compact, assurant une grande résistance à l’usure. Contrairement aux tapis de haute laine destinés aux salons, les tissages de l’Oriental sont des objets utilitaires : nattes de sol pour les tentes, couvertures de couchage, tapis de prière familiaux, tentures isolantes. Cette fonctionnalité première explique l’épaisseur généreuse et la solidité structurelle privilégiées au détriment de la finesse décorative.

Aujourd’hui, le tissage traditionnel survit principalement dans les coopératives féminines rurales. À Aïn Beni Mathar, à Jerada, dans les douars des Béni Snassen, des ateliers collectifs rassemblent une poignée de tisserandes, souvent âgées, détentrices d’un savoir-faire que leurs filles et petites-filles ne souhaitent plus apprendre. Les revenus générés restent modestes, les débouchés commerciaux limités : la plupart des tapis produits sont vendus sur les souks locaux ou auprès d’intermédiaires qui les écoulent sur les marchés urbains de Casablanca ou Marrakech, sans mention d’origine ni valorisation du travail accompli.

Souk El Had et quartiers artisanaux : immersion dans l’Oujda créatrice

Pour saisir la vitalité artisanale d’Oujda, il faut se rendre au souk El Had, le grand marché dominical qui se tient en périphérie de la médina. Chaque dimanche, dès l’aube, des centaines d’étals se déploient sur plusieurs hectares : produits agricoles, vêtements d’occasion, ustensiles de cuisine, et surtout, une profusion d’objets artisanaux issus de l’Oriental. Nattes en alfa empilées par dizaines, couffins de toutes tailles, tapis berbères déroulés à même le sol, babouches alignées, paniers tressés : le souk El Had offre une immersion brute dans l’artisanat utilitaire régional, loin des boutiques aseptisées destinées aux touristes.

L’atmosphère y est dense, bruyante, authentique. Les acheteurs, principalement locaux, négocient âprement, examinent la qualité du tissage, vérifient la solidité des coutures. Ici, l’artisanat n’est pas objet de décoration mais outil quotidien : on achète une natte pour sa terrasse, un couffin pour le marché, une sacoche pour transporter outils ou provisions. Cette dimension fonctionnelle garantit une exigence de qualité que ne connaissent pas toujours les produits destinés à l’exportation.

Au-delà du souk hebdomadaire, la médina historique abrite les quartiers artisanaux permanents. Rue Sidi Brahim, les ateliers de forge battent encore le fer : fabrication de couteaux, d’outils agricoles, de ferrures pour portes et fenêtres. Dans le quartier de Bab El Gharbi, les menuisiers travaillent le thuya et le cèdre, produisant coffres, plateaux sculptés, portes traditionnelles. Non loin, les selliers confectionnent harnais, licols, selles pour chevaux et mulets, répondant aux besoins d’une région où l’élevage équin reste important.

Ces quartiers artisanaux ne sont pas des musées vivants, mais des espaces de production réels, souvent insalubres, toujours bruyants, où le travail manuel côtoie précarité économique et transmission incertaine. Les ateliers ouvrent directement sur la rue, permettant aux passants d’observer les gestes techniques : dinandier martelant un plateau de cuivre, menuisier assemblant un coffre, cordonnier cousant une babouche. Cette transparence des savoir-faire, cette accessibilité visuelle du travail artisanal constituent l’une des richesses d’Oujda, encore préservée malgré l’urbanisation galopante.

Oujda aujourd’hui : renouveau discret et initiatives contemporaines

Face aux défis de la modernisation et de la concurrence industrielle, l’artisanat oujdi amorce un renouveau discret, porté par des initiatives institutionnelles et associatives. L’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH), lancée en 2005, a financé la création ou la consolidation de plusieurs coopératives artisanales dans la région de l’Oriental, notamment dans les secteurs de la sparterie et du tissage. Ces structures permettent aux artisans de mutualiser équipements, de négocier collectivement avec les fournisseurs et les acheteurs, et d’accéder à des formations techniques et commerciales.

Un projet de labellisation géographique de l’alfa de l’Oriental est actuellement à l’étude, porté par l’Agence pour le Développement des Provinces de l’Oriental (ADPO). L’objectif est de créer une indication géographique protégée (IGP) valorisant la qualité spécifique de l’alfa récolté dans les steppes de la région, garantissant aux artisans une meilleure rémunération et aux consommateurs une traçabilité claire. Ce type de démarche, déjà expérimenté avec succès pour l’huile d’argan ou le safran de Taliouine, pourrait redonner de l’attractivité à un secteur fragilisé.

Les jeunes générations d’artisans commencent également à émerger, souvent formées à l’École Supérieure des Industries du Textile et de l’Habillement (ESITH) de Casablanca ou dans les centres de formation de l’OFPPT. Ces nouveaux professionnels, dotés de compétences techniques et managériales contemporaines, tentent de concilier respect des savoir-faire traditionnels et innovations formelles. Certains expérimentent de nouveaux coloris, d’autres revisitent les formes classiques pour les adapter aux usages urbains contemporains, d’autres encore développent des partenariats avec des marques de design soucieuses d’authenticité et de traçabilité.

Sur le plan culturel, Oujda accueille chaque année plusieurs événements valorisant le patrimoine artisanal régional. Le Festival International de Musique Gharnati, qui célèbre la tradition musicale arabo-andalouse, intègre désormais des expositions d’artisanat. Le Salon de l’Artisanat de l’Oriental, organisé périodiquement, offre une vitrine aux producteurs locaux et facilite les rencontres avec distributeurs et prescripteurs. Ces manifestations, bien que de portée encore limitée, contribuent à renforcer la visibilité de l’artisanat oujdi et à créer des opportunités commerciales pour les artisans les plus dynamiques.

Reste que les défis demeurent immenses : vieillissement des maîtres artisans, désaffection des jeunes pour des métiers physiquement exigeants et peu rémunérateurs, concurrence des produits industriels importés, manque de circuits de distribution structurés. Le renouveau de l’artisanat oujdi ne pourra être que lent, fragile, nécessitant un accompagnement public soutenu et une prise de conscience collective de la valeur patrimoniale et économique de ces savoir-faire ancestraux. Carrefour historique entre Maghreb central et atlantique, Oujda a les ressources culturelles et humaines pour redevenir un pôle artisanal reconnu de l’Oriental marocain. À condition d’agir vite, avant que ne disparaisse la génération des derniers détenteurs de mémoire technique.