Le Boucherouite est le plus jeune des tapis berbères. Né au milieu du XXe siècle, il remplace la laine devenue rare et coûteuse par des chutes de tissus et des vêtements recyclés. De cette contrainte est née une esthétique libre, colorée et abstraite que personne n’avait planifiée.
Les Boucherouite sont des tapis de l’improvisation, tissés par des femmes qui composent au fil du métier sans plan ni modèle. Leur naissance par défaut et leur liberté formelle en font aujourd’hui l’un des artisanats marocains les plus célébrés par le monde de l’art et de la décoration.
Le boucherouite, un tapis né de la nécessité et du recyclage
Le mot « boucherouite » vient de l’arabe dialectal et désigne un tissu usé, une guenille, un chiffon. Ce nom humble dit l’origine du tapis : il est tissé à partir de ce qui ne sert plus, de ce qui a déjà vécu une première vie. Les bandes de tissu déchirées, nouées ou tissées, remplacent les fils de laine traditionnels. Le nom n’est pas anodin : il inscrit le Boucherouite dans une économie du recyclage qui contraste avec le prestige des tapis en laine, réservés aux foyers aisés.
L’apparition du Boucherouite coïncide avec la diffusion massive des tissus industriels au Maroc, à partir des années 1950 et 1960. Le coton, le nylon et plus tard les fibres synthétiques ont progressivement remplacé la laine dans le vêtement quotidien. Ces tissus bon marché, produits en masse, ont généré des surplus de chutes et des stocks de vêtements usagés que les tisseuses ont commencé à récupérer. Le Boucherouite est ainsi le produit d’une rencontre entre une tradition de tissage féminine et une modernité textile industrielle.
Le Boucherouite s’inscrit dans la grande famille du tapis berbère tout en s’en distinguant radicalement. Il partage avec les tapis traditionnels le métier vertical, le geste de la tisseuse et la transmission féminine du savoir-faire. Il s’en éloigne par la matière, par la palette chromatique et surtout par la liberté de composition. Le Boucherouite est au tapis de laine ce que le jazz est à la musique classique : une variation improvisée sur des thèmes hérités. Le tapis marocain trouve ainsi dans le Boucherouite l’une de ses expressions les plus vivantes et les plus contemporaines.
La matière première : chutes, vêtements usagés et fils de récupération
La matière première du Boucherouite est l’antithèse de celle des tapis de prestige. Les tisseuses récupèrent des chutes de tissu chez les tailleurs, des vêtements usagés dans les marchés d’occasion, des restes de coton et de synthétique dans les ateliers de confection. Ces matériaux hétéroclites sont triés par couleur, déchirés en bandes plus ou moins larges, puis assemblés bout à bout pour former de longues lanières que l’on enroule en pelotes. La qualité du tapis dépend en grande partie de la régularité de ces lanières et de l’harmonie des couleurs sélectionnées.
La palette chromatique du Boucherouite n’est pas choisie librement : elle est imposée par la disponibilité des matériaux. Les rouges des vêtements de fête, les bleus des jeans usés, les jaunes des textiles ménagers, les roses des robes d’enfant. Chaque tapis reflète ainsi les tissus qui circulaient dans la région au moment de son tissage. Cette contrainte produit des associations chromatiques inattendues, souvent éclatantes, qu’aucun nuancier de laine ne pourrait reproduire. Le hasard de la récupération devient une source de créativité.
La texture du Boucherouite est irrégulière, vivante, changeante. Les bandes de tissu varient en largeur, en épaisseur et en souplesse selon leur origine. Le coton donne des surfaces mates et absorbantes, le synthétique des reflets brillants, la laine récupérée des zones plus moelleuses. Cette hétérogénéité, qui serait un défaut sur un tapis de laine traditionnel, est ici constitutive de l’objet : elle donne au Boucherouite sa dimension tactile, presque sculpturale, qui le distingue immédiatement au toucher.
L’improvisation des tisseuses : des compositions libres et abstraites
La liberté de composition est la signature du Boucherouite. Contrairement aux tapis traditionnels, qui suivent des répertoires géométriques transmis et codifiés, le Boucherouite s’improvise au fil du tissage. La tisseuse compose sans plan préétabli, enchaînant les bandes de couleur selon son inspiration du moment, l’humeur de la journée, la disponibilité des matériaux. Les motifs géométriques berbères — losanges, chevrons, croix — apparaissent parfois, mais déformés, étirés, interrompus par des aplats de couleur et des ruptures de rythme.
Cette improvisation rapproche le Boucherouite de l’art brut et de l’abstraction lyrique. Les compositions en bandes irrégulières, les éclats de couleurs pures, les transitions abruptes évoquent les toiles des peintres abstraits du XXe siècle plus que les tapis tissés. Cette parenté visuelle a contribué à la célébration du Boucherouite par le monde de l’art contemporain, qui y voit une forme d’abstraction spontanée née hors des circuits académiques. Le Boucherouite est ainsi devenu un pont inattendu entre l’artisanat de montagne et l’histoire de l’art moderne.
L’unicité absolue de chaque pièce découle directement de cette improvisation. Aucun Boucherouite ne ressemble à un autre, car aucun ne suit un modèle. Cette liberté radicale fait de chaque Boucherouite une pièce que l’on ne peut ni reproduire ni imiter.
| Caractéristique | Boucherouite | Beni Ouarain | Azilal |
|---|---|---|---|
| Matière | Tissus recyclés, coton, synthétique | Laine ivoire naturelle | Laine teintée colorée |
| Composition | Improvisée, abstraite, libre | Losanges sobres et réguliers | Motifs expressifs, éclatés |
| Durabilité | Variable selon les tissus | Très résistante, patine bien | Résistante, couleurs vives |
| Usage idéal | Pièce d’expression, art mural | Tapis de fond, salon | Pièce colorée, intérieur bohème |
Quand choisir le Boucherouite plutôt qu’un tapis de laine ? Dès que l’on cherche une pièce d’expression, colorée et unique, capable de dynamiser un intérieur sobre. Le Beni Ouarain convient à ceux qui préfèrent la sobriété et la chaleur discrète de la laine naturelle. Le Boucherouite s’impose quand on accepte l’irrégularité, la surprise chromatique et l’énergie visuelle d’une composition improvisée. Sa matière recyclée, moins onéreuse que la laine, en fait aussi une porte d’entrée accessible vers l’univers du tapis berbère.

Les territoires du boucherouite : du Moyen Atlas aux environs de Marrakech
Le Boucherouite n’est pas attaché à un territoire unique, contrairement au Beni Ouarain ou au Taznakht. Il s’est développé dans les zones où la pauvreté et la rareté de la laine ont poussé les tisseuses à la récupération. Les foyers les plus actifs se situent dans le Moyen Atlas, autour de Boujad, dans la plaine du Haouz et dans le Souss. Chaque région imprime sa signature au Boucherouite, selon les tissus disponibles et les habitudes de composition locales.
Les Boucherouite de Boujad, au pied du Moyen Atlas, sont réputés pour leurs compositions en bandes larges et régulières, souvent dominées par des tons chauds de rouge, de rose et d’orange. Les tisserandes de cette région ont développé un sens de la composition en damier qui rappelle les tapis de laine de Boujad, dont elles reprennent certains codes tout en les transposant dans la matière recyclée. Le résultat est un Boucherouite plus structuré que la moyenne, où l’improvisation se déploie à l’intérieur de cadres encore perceptibles.
Dans la plaine du Haouz et les environs de Marrakech, le Boucherouite adopte des compositions plus libres et plus éclatées. Les bandes de couleur y sont plus fines, plus nombreuses, plus contrastées, produisant des surfaces vibrantes qui rappellent les patchworks. Les coopératives féminines de la région, créées pour valoriser le travail des tisseuses, ont contribué à la reconnaissance du Boucherouite tout en standardisant partiellement la production pour répondre à la demande. Cette tension entre spontanéité originelle et exigences commerciales traverse aujourd’hui tout l’univers du Boucherouite.
Du tapis d’usage à l’art populaire célébré
Le Boucherouite est né comme tapis d’usage, destiné à couvrir les sols des foyers modestes, à protéger du froid, à égayer les intérieurs dépouillés. Personne ne le considérait comme un objet précieux : c’était le tapis du pauvre, fabriqué avec les restes. Cette position subalterne a paradoxalement préservé sa liberté créative. Les tisseuses, délivrées des exigences de prestige qui encadraient les tapis de laine, pouvaient improviser sans contrainte, expérimenter sans crainte de décevoir une clientèle exigeante.
La consécration est venue de l’extérieur, par le regard des artistes et des décorateurs. Dans les années 2000, le Boucherouite a été redécouvert comme une forme d’art populaire spontané, proche de l’abstraction. Les collectionneurs ont commencé à rechercher les pièces anciennes, les galeries à les exposer, les architectes d’intérieur à les intégrer dans des projets contemporains. Le tapis du pauvre est devenu un objet de désir, sans que sa nature profonde n’en soit altérée : il reste tissé à partir de récupération, par des femmes qui perpétuent un geste transmis de mère en fille.
La décoration marocaine contemporaine intègre le Boucherouite comme une pièce d’expression, à l’opposé des tapis de fond. Là où un Beni Ouarain accompagne l’espace avec discrétion, le Boucherouite s’impose par sa couleur et son énergie. Accroché au mur, il devient un tableau textile. Posé au sol, il dynamise un intérieur sobre. Cette double fonction — objet d’usage et œuvre murale — élargit encore les usages d’un tapis qui, décidément, ne cesse de déjouer les catégories.




