Le plateau marocain est l’objet le plus universel de l’artisanat du pays. On le retrouve dans chaque foyer, du plus modeste au plus aisé, car aucune maison marocaine ne conçoit l’hospitalité sans lui. Il porte le thé, présente les mets, accueille le henné et s’accroche aux murs. Sa forme circulaire, son métal martelé et ses motifs ciselés en font à la fois un outil du quotidien et une pièce décorative.
Cette polyvalence explique sa longévité. Là où d’autres objets se spécialisent, le plateau s’adapte à tous les usages, glissant de la cuisine au salon sans jamais perdre sa beauté.
Le plateau marocain, objet central de l’hospitalité
Dans la tradition marocaine, recevoir est un art qui commence par le plateau. Le thé à la menthe, rituel central de l’hospitalité, se prépare et se sert sur un plateau en cuivre ou en laiton. La théière, les verres colorés et le sucrier y trouvent leur place, disposés en un arrangement qui obéit à des codes implicites. Le geste de tendre le plateau à l’invité, de le faire circuler, de le reposer sur la table basse : toute une chorégraphie sociale s’organise autour de cet objet qui matérialise l’attention portée à l’autre.
Le plateau remplit aussi la fonction de table basse, la mida, autour de laquelle on se rassemble pour le repas ou le thé. Posé sur un piètement bas en bois tourné ou en fer forgé, il devient le centre de gravité de la réception. Les convives s’assoient autour, sur des poufs et des coussins, et partagent les mets disposés au centre. Cette configuration abolit la distance entre les convives et crée une proximité propice à la conversation.
Le rituel du thé impose une gestuelle précise que le plateau organise. La théière se verse d’abord haut, pour aérer le breuvage, puis bas, pour le servir. Les verres se remplissent au tiers, se passent de main en main, se reposent sur le plateau entre deux services. Le plateau devient la scène d’un spectacle répété plusieurs fois par jour dans les foyers marocains, où chaque geste compte et chaque objet a sa place.
Le plateau marque aussi les grandes occasions. Lors des mariages, il porte le henné, les dragées et les présents offerts aux mariés. Lors des fêtes religieuses, il présente les pâtisseries et les fruits secs. Sa présence signale que l’on reçoit, que l’on célèbre, que l’on honore. Le plateau est ainsi un marqueur social : sa taille, son métal et la richesse de sa ciselure indiquent le statut de la maison qui le possède.
Le cuivre martelé et ciselé : le geste de la dinanderie
La fabrication d’un plateau relève de la dinanderie, l’art du travail du cuivre et du laiton, dont les ateliers de Fès et de Marrakech sont les hauts lieux. Le processus commence par la découpe d’une feuille de cuivre ou de laiton à partir d’un gabarit circulaire. La feuille est ensuite martelée sur une forme concave pour lui donner son profil bombé, caractéristique du plateau marocain. Ce martelage, mené au marteau sur une enclume ou une forme en bois, demande une régularité de geste que seul l’apprentissage transmet.
La ciselure constitue l’étape artistique du travail. Le dinandier grave la surface du plateau de motifs géométriques et floraux hérités du répertoire arabo-andalou : étoiles à 8 branches, rosaces rayonnantes, frises d’arabesques, médaillons centraux. Les motifs sont tracés au burin, puis repris au ciselet pour creuser et modeler le métal. La profondeur de la ciselure, la finesse du trait et la régularité du motif distinguent un travail soigné d’une exécution hâtive.
Le polissage final révèle la lumière du métal. Le plateau est frotté au sable fin, puis poli au chiffon pour obtenir une surface satinée qui accroche la lumière. Certains ateliers appliquent une patine volontaire, qui assombrit les creux de la ciselure et fait ressortir les motifs par contraste. Le résultat est un objet dont la surface vibre, captant et renvoyant la lumière selon l’angle sous lequel on l’observe.
Trois métaux se partagent la production des plateaux. Le cuivre, le plus répandu, offre des tons chauds et une patine qui évolue rapidement vers le brun. Le laiton, alliage de cuivre et de zinc, conserve un éclat doré plus stable et résiste mieux à l’oxydation. L’argent, réservé aux pièces de prestige, apporte une brillance froide et une valeur cérémonielle. Chaque métal impose sa propre temporalité à l’objet.
| Métal | Couleur | Patine | Durabilité | Usage |
|---|---|---|---|---|
| Cuivre | Orangé à brun | Évolue vite, brunit | Bonne, se patine | Quotidien, service |
| Laiton | Doré | Stable, éclat durable | Très bonne | Service, réception |
| Argent | Blanc brillant | Ternit, se polit | Excellente | Cérémonie, prestige |
Quand choisir le cuivre plutôt que le laiton ? Le cuivre convient à ceux qui apprécient une matière qui vit et se transforme, acceptant une patine qui assombrit rapidement la surface. Le laiton s’impose pour un éclat doré durable et un entretien réduit. L’argent reste réservé aux pièces de cérémonie, où la brillance et le prestige priment sur l’usage quotidien. Le choix du métal oriente autant la fonction que l’esthétique du plateau.
Les usages multiples du plateau : de la table au mur
Le plateau marocain se distingue par une polyvalence que peu d’objets artisanaux possèdent. Sa fonction première reste le service : il porte le thé, les verres, la théière et le sucrier dans un arrangement soigné. Posé sur la table basse, il délimite un espace de service et organise la présentation des objets. Sa surface circulaire, souvent de 40 à 80 cm de diamètre, offre une scène idéale pour composer des natures mortes domestiques qui évoluent au fil des saisons et des occasions.
Transformé en table basse, le plateau change d’échelle et de fonction. Monté sur un piètement en bois tourné, en fer forgé ou en métal contemporain, il devient un meuble à part entière. Les grands plateaux de 60 à 80 cm conviennent à cet usage, leur surface offrant un espace suffisant pour le thé, les livres ou les objets décoratifs. Cette transformation est réversible : le plateau se démonte et retrouve sa fonction de service quand le besoin s’en fait sentir.
Accroché au mur, le plateau devient un ornement à part entière. Sa surface ciselée, sa forme circulaire et ses reflets métalliques en font un équivalent artisanal du miroir ou du tableau. Les plateaux anciens, à la patine riche et aux motifs profonds, sont particulièrement recherchés pour cet usage décoratif. Un grand plateau accroché au-dessus d’une console ou d’un canapé crée un point focal qui attire le regard et structure visuellement le mur.
Le plateau sert encore au rituel du henné, lors des mariages, où il porte les pots de henné, les bougies et les offrandes. Sa présence dans ce contexte cérémoniel témoigne de sa place dans les moments les plus significatifs de la vie sociale marocaine. Du quotidien du thé aux solennités du mariage, le plateau accompagne toutes les dimensions de l’hospitalité.
Les territoires du plateau : de Fès à Marrakech
Fès demeure la capitale historique du plateau en cuivre. Le quartier de Seffarine, au cœur de la médina, concentre les ateliers de dinanderie depuis le XIIIe siècle. Les plateaux fassis se distinguent par la finesse de leur ciselure : des motifs d’arabesques denses et réguliers, des étoiles à 8 branches parfaitement tracées, un travail du métal d’une précision inégalée. La réputation de Seffarine attire des commandes de tout le pays, et les plateaux fassis sont considérés comme la référence absolue du genre.
La place Seffarine elle-même raconte l’organisation de cette dinanderie. Les ateliers s’ouvrent sur la ruelle par des arcades, chaque maâlem occupant une alcôve où il martèle et cisèle sous les yeux des passants. Le rythme des marteaux, qui se répondent d’un atelier à l’autre, constitue depuis des siècles la bande-son de ce quartier. Cette proximité entre la fabrication et la vente, entre le geste et le regard, fait de Seffarine un lieu où l’on comprend le plateau en le voyant naître.
Marrakech développe un style plus sobre et plus robuste. Les dinandiers de la Kissaria, le marché couvert de la médina, privilégient des motifs géométriques plus simples, des plateaux plus épais et des finitions plus mates. Le style marrakchi répond à une demande plus utilitaire, tournée vers l’usage quotidien plutôt que vers la pièce d’apparat. Cette différence de tempérament entre Fès et Marrakech — la finesse contre la robustesse, l’apparat contre l’usage — traverse toute l’histoire de la dinanderie marocaine.
Tétouan, marquée par l’héritage andalou, ajoute une troisième signature au répertoire. Les plateaux tétouanais combinent la finesse fassie avec des motifs floraux plus libres, hérités des ateliers andalous. Cette déclinaison septentrionale rappelle que le plateau marocain, comme le caftan ou le zellige, est le produit d’un brassage d’influences qui a trouvé dans chaque ville une expression singulière.
Le plateau marocain dans les intérieurs d’aujourd’hui
Le plateau marocain connaît une seconde vie dans les intérieurs contemporains. Sa matière chaleureuse, sa forme circulaire et sa patine naturelle en font un objet qui dialogue remarquablement avec les lignes épurées de la décoration moderne. Transformé en table basse, il apporte une chaleur métallique qui contraste avec les surfaces mates du bois et du béton. Accroché au mur, il introduit une présence artisanale dans des intérieurs où dominent les matériaux industriels.
La patine du cuivre constitue l’un des attraits majeurs du plateau pour le décorateur contemporain. Un plateau neuf brille de reflets roses et orangés. Après des années d’usage, il développe une patine brune qui assombrit sa surface et fait ressortir les motifs ciselés. Cette évolution naturelle, qui raconte l’histoire de l’objet, s’accorde avec le goût contemporain pour les matières qui vivent et se transforment. Le plateau patiné est recherché autant pour sa beauté que pour ce qu’il raconte.
La patine n’est pas uniforme : elle se concentre dans les creux de la ciselure, là où la lumière accroche le moins. Les motifs apparaissent alors en relief sombre sur un fond plus clair, produisant un effet de profondeur que le polissage mécanique ne peut pas imiter. Les collectionneurs et les décorateurs reconnaissent cette patine naturelle au premier regard, la distinguant des patines artificielles appliquées sur les productions récentes.
La décoration marocaine contemporaine intègre le plateau comme une pièce d’accent, capable de réchauffer un espace sans l’encombrer. Posé sur une console, il accueille un vase, quelques livres ou un arrangement végétal. Suspendu au mur, il remplace le tableau ou le miroir. Utilisé comme table basse, il devient le centre de la réception. Cette polyvalence, qui a fait la longévité du plateau dans la culture marocaine, assure aussi sa place dans les intérieurs d’aujourd’hui, où les objets multifonctions sont de plus en plus valorisés.



