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Produits artisanaux

Bejmat : la brique de terre cuite des riads marocains

Le bejmat, brique de terre cuite de 12 centimètres façonnée à la main, structure les sols des riads depuis le XIVe siècle et retrouve sa place dans l’architecture contemporaine.

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Le bejmat se découvre sous les pieds avant de se voir. Sa surface mate et fraîche, sensiblement plus douce que le carrelage industriel, compose les sols des médinas marocaines depuis le XIVe siècle. Il absorbe la chaleur le jour, régule l’humidité par sa porosité naturelle, et patine avec le temps.

Le bejmat n’occupe qu’un seul plan : le sol. Cette exclusivité lui confère une autorité architecturale que les autres artisanats de la terre cuite ne possèdent pas.

Bejmat : une mémoire architecturale au sol des médinas

Le bejmat plonge ses racines dans la tradition constructive arabo-andalouse, importée au Maroc par les dynasties mérinides à partir du XIIIe siècle. Les architectes andalous ont transposé dans les médinas marocaines une technique de sol en brique sur chant qu’ils pratiquaient déjà dans les palais de Cordoue et de Grenade. Le climat des médinas impériales a validé ce choix. Chaleur extrême en été, humidité en hiver : la terre cuite posée sur un lit de sable offre une régulation thermique et hygrométrique qu’aucun autre matériau ne pouvait alors égaler.

Les palais nasrides de Grenade, notamment l’Alhambra, utilisaient déjà au XIVe siècle des sols en brique sur chant dans leurs patios et leurs galeries. Cette tradition a migré avec les artisans andalous chassés par la Reconquista, qui trouvèrent refuge dans les cours mérinides de Fès. Ils y adaptèrent leurs techniques aux argiles locales et aux exigences du climat continental marocain, plus extrême que le climat méditerranéen andalou.

La brique de bejmat présente des dimensions standardisées qui n’ont pratiquement pas varié en six siècles : 12 centimètres de longueur, 4 de largeur, 2 à 2,5 d’épaisseur. Cette proportion de 3 pour 1 n’est pas arbitraire : elle permet les multiples combinaisons géométriques — chevrons, nattes, arêtes de poisson — qui constituent la grammaire décorative du sol. Posée sur chant, la brique offre sa tranche au regard, créant une surface texturée dont le relief capte la lumière rasante du matin et du soir.

Le bejmat partage avec le zellige marocain une origine dans la terre cuite, mais les deux matériaux occupent des fonctions architecturales complémentaires. Le zellige couvre les murs et les fontaines, émaillé, réfléchissant, vertical. Le bejmat couvre les sols, mat, absorbant, horizontal. L’un capte la lumière et la renvoie, l’autre la reçoit et la garde. Cette répartition des rôles entre le plan vertical et le plan horizontal structure visuellement l’architecture des riads.

De l’argile à la brique : façonnage manuel et cuisson au four à bois

La fabrication du bejmat mobilise une argile spécifique, prélevée sur les piémonts de l’Atlas, riche en oxyde de fer qui lui confère sa teinte terracotta caractéristique après cuisson. L’argile est d’abord broyée puis tamisée pour éliminer les impuretés minérales et végétales. Mélangée à de l’eau dans des bassins de décantation, elle repose plusieurs jours pendant lesquels les particules les plus fines se déposent en surface. Le potier prélève cette couche superficielle, la plus plastique, pour alimenter ses moules.

Le façonnage s’effectue brique par brique dans des moules en bois rectangulaires. L’artisan remplit le moule d’argile, arase la surface avec une règle en bois, puis démoule immédiatement la brique crue sur une aire de séchage. Chaque brique est retournée plusieurs fois pendant le séchage au soleil, qui dure de 5 à 10 jours selon la saison. Un séchage trop rapide provoque des fissures de retrait, un séchage insuffisant fait exploser la brique à la cuisson.

La cuisson représente l’étape la plus délicate du processus. Les briques sont empilées en quinconce dans un four traditionnel en brique crue, chauffé au bois d’olivier ou de chêne vert. La température atteint progressivement 700 à 900 °C sur une durée de 24 à 36 heures. Les briques placées près du foyer prennent une teinte plus foncée, presque brune ; celles situées en partie haute restent plus claires, dans des tons ocre ou orangés. Cette variation de teinte, qui serait considérée comme un défaut sur un carrelage industriel, est ici recherchée : elle crée un camaïeu naturel sur le sol du riad.

Ce savoir-faire s’inscrit dans la tradition plus large de la poterie marocaine, dont le bejmat constitue une branche architecturale distincte de la céramique utilitaire et décorative. Le potier qui façonne un tajine et celui qui moule un bejmat partagent la même connaissance de l’argile et du feu, même si leurs gestes et leurs débouchés diffèrent radicalement.

Détails bejmat marocain briques terre cuite 12x4x2 cm chevrons artisanat main

Les territoires du bejmat : Fès, Meknès, Safi et leurs signatures

Fès demeure le cœur historique du bejmat marocain. Le quartier d’Ain Nokbi, à la périphérie de la médina, concentre les ateliers de potiers qui produisent le bejmat fassi depuis des générations. L’argile locale, prélevée dans les collines environnantes, donne une teinte ocre clair à orangé, la plus caractéristique et la plus répandue. Les briques de Fès sont réputées pour leur régularité dimensionnelle et leur sonorité claire — signe d’une cuisson homogène et d’une faible porosité résiduelle.

Meknès, deuxième pôle de production, exploite une argile légèrement plus calcaire qui produit un bejmat plus clair, tirant vers le beige rosé plutôt que vers l’orangé franc. Les briqueteries de Meknès ont historiquement fourni les chantiers de restauration des monuments alaouites du XVIIIe siècle. Cette argile calcaire demande une cuisson plus longue et plus régulière pour éviter les éclatements, ce qui a poussé les artisans meknassis à développer une maîtrise de la conduite du four particulièrement réputée.

La région de Safi, première place potière du Maroc pour la céramique émaillée, produit également un bejmat distinctif. L’argile atlantique, plus riche en oxydes métalliques, donne après cuisson une teinte rouge plus soutenue, presque brique foncée, qui contraste nettement avec la palette plus douce des bejmat de Fès et Meknès. Le bejmat de Safi est généralement plus épais (2,5 cm) que la moyenne (2 cm), ce qui le destine aux espaces de fort passage — entrées de riads, souks couverts, cours de médersas.

Marrakech occupe une position particulière : la ville consomme massivement du bejmat mais en produit peu, important l’essentiel de ses briques de Fès et de Safi. Les chantiers de restauration des riads de la médina, très actifs depuis les années 2000, ont créé une demande soutenue qui a relancé la production des ateliers de Fès après des décennies de déclin.

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Géométrie du sol : les motifs de pose venus d’Al-Andalus

La pose du bejmat relève d’une géométrie codifiée qui constitue un art à part entière. Le maâlem poseur dispose les briques une à une sur un lit de sable finement nivelé, sans mortier ni colle. Cette technique de pose à sec, héritée des traditions andalouses, présente un double avantage. Elle permet de remplacer les briques cassées une à une sans déposer toute la surface. Elle offre une souplesse thermique qui évite les fissures de dilatation. Les joints sont ensuite comblés avec un coulis de chaux et de sable fin, qui stabilise l’ensemble tout en préservant la perméabilité du sol.

Les motifs de pose déclinent un répertoire géométrique d’origine arabo-andalouse. Le chevron, motif le plus répandu, crée une trame en V qui guide le regard vers le centre du patio. La natte, plus complexe, alterne des bandes de briques posées en diagonale opposée pour produire un effet de tissage. Ce motif évoque les nattes en fibres végétales qui couvraient le sol des tentes et des habitations avant l’adoption du bejmat comme revêtement permanent. L’arête de poisson, motif le plus sophistiqué, combine des briques disposées à 45 degrés en épi. La surface semble alors couler comme de l’eau, créant une dynamique visuelle que les motifs plus statiques ne produisent pas.

Le choix du motif obéit à des considérations architecturales précises. Les chevrons conviennent aux grandes surfaces (patio, cour) où leur simplicité géométrique structure l’espace sans le saturer. Les nattes sont réservées aux galeries et aux pièces de réception, où le regard du visiteur assis à hauteur de coussin peut apprécier la complexité du motif. Les arêtes de poisson, plus rares, ornent les espaces d’apparat — fontaines, seuils de portes monumentales, cours d’honneur.

Du riad restauré à la maison contemporaine : le bejmat aujourd’hui

Le mouvement de restauration des riads de Marrakech et de Fès, amorcé dans les années 1990, a sauvé le bejmat de l’oubli. Les propriétaires de maisons d’hôtes et d’hôtels-boutiques ont massivement fait appel aux artisans pour restaurer ou créer des sols en bejmat dans les patios, les chambres et les salles de bain. Cette demande patrimoniale a relancé une filière qui déclinait depuis les années 1970, concurrencée par le carrelage industriel.

Le bejmat a franchi les frontières du Maroc pour s’intégrer dans l’architecture contemporaine internationale. Des architectes européens et américains l’utilisent dans des projets résidentiels, séduits par sa matérialité brute et sa palette naturelle. Le bejmat dialogue avec le béton ciré, le bois clair et le métal noir, du beige rosé au brun terracotta.

La salle de bain contemporaine constitue un débouché récent et prometteur pour le bejmat. Sa porosité naturelle et sa surface antidérapante en font un revêtement de douche à l’italienne particulièrement adapté. Associé à un mur en tadelakt beige et à une robinetterie en laiton brossé, le sol en bejmat crée une esthétique de hammam contemporain que les salles de bain standardisées ne peuvent pas produire. Des architectes l’utilisent également en crédence de cuisine, où sa résistance thermique et sa patine naturelle offrent une alternative au carrelage mural classique.

La survie du bejmat dépend directement de la transmission des gestes de pose, plus encore que de la fabrication des briques. Poser un sol en bejmat demande une expérience qui s’acquiert sur les chantiers, sous la direction d’un maâlem expérimenté. Les motifs complexes exigent des années de pratique. Les chantiers de restauration des médinas et les projets d’architecture contemporaine maintiennent aujourd’hui ce savoir-faire en activité, lui offrant une continuité que la seule production décorative n’aurait pas suffi à garantir.