Safi fait partie de ces noms qui reviennent dès que l’on parle sérieusement de poterie marocaine. La ville ne résume pas à elle seule cet univers, mais elle en incarne un versant essentiel : une tradition forte, visible, expressive, capable de produire aussi bien des pièces de table que des objets plus décoratifs, plus picturaux, parfois presque jubilatoires dans leur rapport à la couleur.
Ce qui rend Safi si intéressante, c’est précisément cette vitalité. On y sent une poterie moins silencieuse que dans d’autres centres, plus directement liée au plaisir de la surface, à la variété des pièces et à une certaine générosité visuelle. Mais derrière cette exubérance apparente se cache un savoir-faire précis, transmis sur plusieurs siècles, ancré dans une géographie et une matière première qui ont façonné l’identité de la ville autant que la ville a façonné ses potiers.
La colline des potiers : une géographie qui a tout décidé
On ne comprend pas Safi sans sa colline. Le quartier des potiers — Chaâba en arabe — occupe un versant escarpé au-dessus de la médina, face à l’Atlantique. Cette implantation n’a rien d’un hasard : l’argile se trouvait à proximité, le vent marin aidait au séchage des pièces, et la pente facilitait l’organisation des fours en terrasses successives. Dès le XIIe siècle, les chroniqueurs mentionnent Safi comme un centre de production céramique. Les Almohades, puis les Mérinides, y encouragèrent l’activité potière, notamment pour répondre aux besoins des garnisons et du commerce maritime.
Ce qui distingue historiquement Safi d’autres centres potiers marocains, c’est la continuité. La colline n’a jamais cessé de produire. Les Portugais, qui occupèrent la ville au XVIe siècle, utilisèrent ses ateliers pour leurs propres besoins. Après leur départ, la production reprit son cours local. Au XXe siècle, l’arrivée de Boujemâa Lamali — potier et peintre, figure majeure de la céramique safiote — marqua un tournant en introduisant des motifs figuratifs et narratifs qui bousculèrent les répertoires géométriques traditionnels. Son influence reste perceptible aujourd’hui dans une certaine liberté stylistique propre à Safi.
Un matériau qui impose son rythme

L’argile de Safi provient des gisements de la plaine des Abda, au sud-est de la ville. C’est une argile rouge, riche en oxyde de fer, relativement grasse et plastique, ce qui la rend facile à tourner mais exigeante au séchage. Les potiers la mélangent parfois avec de la marne ou du sable fin pour ajuster sa texture selon l’objet prévu : une jarre de stockage demande un mélange plus grossier qu’un plat émaillé.
Avant de toucher le tour, l’argile subit un traitement long. Elle est extraite, séchée au soleil, concassée, tamisée, puis réhydratée et pétrie à la main ou au pied. Ce processus, appelé la préparation de la terre, peut prendre plusieurs jours. Les potiers expérimentés insistent sur cette étape : une argile mal préparée se fissure à la cuisson, bulle sous l’émail ou se déforme au séchage. La matière commande le calendrier. En hiver, le séchage ralentit ; en été, il faut surveiller que les pièces ne sèchent pas trop vite, sous peine de craquelures.
Le tournage lui-même se fait sur un tour de potier à bâton (tour à pied dans certains ateliers modernisés). Le geste est rapide, sûr, rythmé. Un potier de la colline peut produire entre quarante et soixante pièces par jour pour des formes simples — bols, coupelles, tasses. Les grandes pièces — jarres, vases, plats de présentation — demandent un travail plus lent, parfois en deux temps : le bas d’abord, puis le haut après un premier raffermissement.
Formes héritées, usages vivants
Le répertoire formel de Safi est vaste, et c’est l’une de ses forces. On y trouve des tajines de cuisson (les vrais, ceux qui vont au feu, pas les décoratifs), des plats creux pour le couscous, des bols à soupe, des pichets, des vases, des cendriers, des brûle-encens, des pots à épices et des assiettes murales de toutes tailles. Cette diversité tient à une demande locale restée forte : au Maroc, la poterie de Safi est d’abord utilitaire. On la retrouve dans les cuisines, sur les tables, dans les hammams.
Les formes évoluent lentement, par ajustements successifs. Le tajine de Safi, par exemple, a vu son couvercle s’allonger légèrement au fil des décennies, une modification liée aux habitudes de cuisson sur réchaud à gaz plutôt que sur kanoun à charbon. Certaines formes, comme les grands plats décorés de motifs floraux destinés à l’accrochage mural, sont apparues au XXe siècle sous l’influence du marché touristique. Elles ne relèvent pas de la tradition ancienne, mais elles font désormais partie du vocabulaire safiote.
Les émaux, signature de Safi

C’est par ses émaux que Safi se distingue le plus nettement. La palette classique associe un bleu cobalt profond, un vert cuivre vif, un brun manganèse et un jaune antimoine. Ces couleurs, posées sur un fond blanc d’émail stannifère (à base d’étain), produisent un contraste franc, lisible, presque graphique. Le décor est peint à main levée sur la pièce biscuitée — c’est-à-dire après une première cuisson à basse température — puis recouvert d’une glaçure transparente avant la cuisson finale.
La technique d’émaillage distingue fondamentalement Safi de Fès. À Fès, la céramique se concentre sur le zellige et la faïence architecturale, avec des palettes plus restreintes et des applications souvent géométriques. À Safi, le décor est plus libre, plus organique : motifs floraux, entrelacs, oiseaux, poissons, parfois des scènes de vie rurale. Cette liberté a ses racines dans l’histoire de la ville, port ouvert sur l’Atlantique, moins marqué par la rigueur andalouse qui a façonné Fès.
L’émail stannifère, opaque et blanc, constitue la base de ce vocabulaire chromatique. Sa qualité dépend de la pureté de l’étain utilisé et de la température de cuisson. Un bon émail est dense, couvrant, légèrement crémeux au toucher. Un émail médiocre laisse transparaître la terre, présente des irrégularités ou s’écaille au fil du temps. C’est souvent à l’émail que l’on juge la qualité d’un atelier.
Cuisson : le four traditionnel face au gaz
Historiquement, les potiers de la colline cuisaient dans des fours à bois collectifs, alimentés au bois d’arganier, d’eucalyptus ou de branchages divers. Ces fours, de forme circulaire, pouvaient accueillir plusieurs centaines de pièces par fournée. La cuisson durait entre huit et douze heures, suivie d’un refroidissement lent de vingt-quatre à quarante-huit heures. La température atteignait environ 900 à 1 000 degrés — suffisante pour les terres cuites émaillées, mais en deçà du grès.
Depuis les années 1990, la majorité des ateliers sont passés au four à gaz. Le changement a été poussé par des raisons économiques (le bois est devenu cher et réglementé) et environnementales (la fumée des fours à bois posait des problèmes de voisinage sur la colline désormais urbanisée). Le four à gaz offre un contrôle de température plus précis et une cuisson plus régulière. En contrepartie, certains potiers regrettent les variations subtiles que produisait le bois — des nuances de surface, des effets de flamme, une respiration légèrement différente de l’émail. Quelques ateliers conservent un four à bois pour des séries spéciales ou des commandes haut de gamme.
Safi, Fès, Salé : trois logiques distinctes
Le Maroc compte trois grands centres de céramique, chacun avec sa logique propre. Fès domine la production de zellige et de faïence architecturale — c’est le registre géométrique, monumental, destiné aux surfaces murales et aux fontaines. Salé, sur l’estuaire du Bouregreg, produit une poterie plus sobre, souvent non émaillée ou partiellement émaillée, orientée vers l’utilitaire rural : jarres de conservation, braseros, poterie de cuisine brute. Safi occupe le terrain intermédiaire : émaillée, colorée, à la fois décorative et fonctionnelle.
Ces distinctions ne sont pas absolues. Certains potiers de Safi travaillent aussi la terre brute ; quelques ateliers de Fès produisent de la vaisselle émaillée. Mais les identités dominantes restent lisibles. Un plat de Safi ne ressemble pas à un plat de Fès : ni par la palette, ni par le geste, ni par l’intention. Fès travaille la répétition, la précision, la symétrie. Safi travaille le mouvement, la couleur et une certaine spontanéité du décor.
Ce qui distingue une pièce durable
Une belle pièce de Safi ne se juge pas seulement à son motif. Il faut regarder le poids : une pièce trop légère a été tournée trop fin et risque de casser à l’usage ; trop lourde, elle trahit un tournage approximatif. La stabilité compte — un plat doit reposer à plat, sans oscillation. La densité de la terre cuite, perceptible en tapotant le fond de la pièce, indique une cuisson suffisante : un son clair et net est bon signe.
L’émail mérite une attention particulière. Il doit être régulier, sans bulles ni zones d’écaillage. La jonction entre l’émail et le bord de la pièce doit être nette — un émail qui coule ou qui s’arrête brutalement signale un problème de cuisson ou de formulation. Les couleurs, enfin, doivent être franches et stables : un bleu qui tire vers le gris ou un vert qui noircit indiquent un émail de moindre qualité ou une cuisson mal maîtrisée.
Le marché contemporain
Aujourd’hui, la colline des potiers compte environ une soixantaine d’ateliers actifs, contre plus de deux cents dans les années 1980. Le déclin numérique masque une réalité plus nuancée. Plusieurs ateliers ont grandi, se sont mécanisés partiellement et exportent vers l’Europe et le Golfe. D’autres, plus petits, se sont repositionnés sur le segment haut de gamme, en travaillant avec des architectes d’intérieur et des boutiques de décoration spécialisées.
Le marché intérieur marocain reste le premier débouché. Les tajines de cuisson de Safi se vendent dans tout le pays. Les pièces décoratives alimentent les souks de Marrakech et de Casablanca, souvent sans mention d’origine. Le défi pour les potiers est celui de la valeur ajoutée : comment faire reconnaître la qualité d’une pièce dans un marché où le prix bas domine, où les imitations industrielles se multiplient et où le consommateur ne distingue pas toujours une pièce tournée main d’un produit moulé en série.
Certaines initiatives récentes tentent de structurer la filière : labellisation, coopératives de commercialisation, ouverture d’espaces de vente directe sur la colline. Le musée national de la céramique, installé dans la forteresse portugaise de Safi, contribue aussi à faire connaître l’histoire et la diversité de cette production. Mais le renouveau dépend surtout des potiers eux-mêmes — de leur capacité à transmettre, à innover dans les formes sans perdre la maîtrise technique, et à trouver des circuits de vente qui rémunèrent correctement le travail.
Où poursuivre
Cette lecture se prolonge naturellement avec la page Poterie et le guide Poteries marocaines. Vous pouvez aussi lire Les émaux de Safi : une palette née de la terre.
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