Depuis la terrasse d’une des boutiques qui surplombent le quartier de Chouara, la vue est saisissante : des centaines de cuves en pierre, rondes, remplies de liquides allant du blanc laiteux au brun foncé, du rouge sang au bleu profond. Des hommes y travaillent debout, immergés jusqu’à la taille, manipulant des peaux lourdes d’eau et de produits chimiques. L’odeur — acide, organique, tenace — ne ment pas sur la nature du travail. On est dans une usine à ciel ouvert, vieille de plusieurs siècles, où le cuir se fabrique selon des méthodes qui n’ont changé qu’à la marge.
Une histoire qui commence au IXe siècle
Fès a été fondée en 789 par Idriss Ier. Le travail du cuir y est attesté dès les premiers siècles de la ville, mais c’est sous la dynastie mérinide, entre le XIIIe et le XVe siècle, que les tanneries prennent la forme qu’on leur connaît aujourd’hui. Les Mérinides font de Fès leur capitale et investissent massivement dans les infrastructures artisanales. Les tanneries de Chouara, les plus anciennes et les plus grandes, datent de cette période — elles sont en activité continue depuis au moins le XIe siècle, ce qui en fait l’un des plus vieux sites industriels du monde encore en fonctionnement.
Le cuir de Fès, appelé « maroquin » en Europe, a donné son nom à tout un type de reliure et de travail du cuir fin. Dès le Moyen Âge, il s’exportait vers l’Espagne, l’Italie, la France et l’Angleterre. Le terme « maroquinerie » — qui désigne aujourd’hui le travail du cuir en général — vient directement du Maroc, et plus précisément du cuir tanné à Fès. C’est dire l’importance historique de ce savoir-faire.
Un quartier organisé autour de la peau

La médina de Fès compte trois sites de tannerie principaux : Chouara, Sidi Moussa et Ain Azliten. Chouara est le plus vaste, avec ses quelque 90 cuves disposées en nid d’abeille dans une cour ouverte. Sidi Moussa, plus petit et moins visité, fonctionne selon les mêmes principes mais avec un nombre réduit de bassins. Ain Azliten, le plus ancien des trois, est aujourd’hui partiellement en rénovation.
Chaque tannerie est organisée selon une logique spatiale précise. Les cuves de trempage et de chaulage — les étapes les plus sales — sont regroupées d’un côté. Les bassins de tannage végétal occupent le centre. Les cuves de teinture, aux couleurs vives, sont disposées en périphérie. Cette organisation n’est pas décorative : elle suit le parcours de la peau, de son état brut à sa transformation en cuir fini.
Autour des cuves, les artisans se répartissent par spécialité. Le mot arabe pour tanneur est dabbagh, mais ce terme générique recouvre en réalité plusieurs métiers distincts : celui qui trempe et nettoie les peaux brutes, celui qui prépare les bains de tannage, celui qui teint, celui qui sèche et assouplit le cuir fini. Chaque étape requiert un savoir-faire spécifique, transmis par apprentissage sur plusieurs années.
Les peaux : origines et types
Les tanneries de Fès travaillent principalement trois types de peaux. La peau de chèvre, la plus courante, donne un cuir souple et fin, utilisé pour les babouches, les sacs et la maroquinerie. La peau de mouton, plus fragile, est destinée aux articles de moindre résistance — doublures, petits accessoires — ou au cuir retourné. La peau de vache, plus épaisse, sert aux ceintures, aux sacs de voyage et aux articles nécessitant de la rigidité.
La peau de chameau, parfois mentionnée dans les récits touristiques, est en réalité très rarement traitée à Fès. Elle l’est davantage dans le sud marocain. Les peaux arrivent aux tanneries depuis les abattoirs de la région, salées pour la conservation. Leur qualité dépend de l’animal, de son alimentation, de son âge et de la façon dont la peau a été retirée — un écorchage mal fait laisse des marques indélébiles sur le cuir fini.
Le processus, étape par étape

Le tannage à Fès suit un protocole en plusieurs phases, étalé sur deux à quatre semaines selon le type de peau et le résultat recherché.
La première étape est le trempage. Les peaux brutes, rigides et salées, sont plongées dans de grandes cuves d’eau claire pendant un à trois jours. L’objectif est de réhydrater la peau, d’éliminer le sel de conservation et les saletés superficielles — sang séché, terre, résidus organiques. L’eau est changée régulièrement.
Vient ensuite le chaulage, l’étape la plus odorante. Les peaux sont immergées dans des bains de chaux vive mélangée à de la fiente de pigeon — source d’ammoniaque naturelle. Ce bain alcalin, maintenu pendant deux à trois jours, dissout les poils et les graisses sous-cutanées. Les tanneurs retournent les peaux régulièrement à la main et au pied, marchant dessus pour assurer une pénétration homogène. C’est un travail physiquement éprouvant, effectué dans des conditions que les normes modernes jugeraient difficiles.
Après le chaulage, les peaux sont raclées au couteau de rivière — un outil courbe à deux poignées — pour retirer les derniers poils et les résidus de graisse. Cette étape, appelée « écharnage », demande de la précision : trop de pression et la peau est entaillée, pas assez et des résidus subsistent.
Les peaux nettoyées passent alors au tannage proprement dit. À Fès, le tannage est végétal : les peaux sont immergées dans des bains d’écorce de mimosa, de chêne ou de grenadier, riches en tanins. Ces tanins pénètrent la peau et transforment le collagène en une matière stable, imputrescible : le cuir. Cette opération dure de une à trois semaines, selon l’épaisseur de la peau et la concentration des bains. Le tannage végétal donne au cuir une odeur caractéristique, une souplesse naturelle et une capacité à développer une patine avec le temps — qualités que le tannage au chrome, plus rapide, ne reproduit pas de la même façon.
La teinture intervient en dernière phase. Les cuirs tannés sont plongés dans des cuves contenant les pigments : coquelicot pour le rouge, menthe pour le vert, indigo pour le bleu, safran pour le jaune, henné pour l’orangé. Les tanneurs pétrissent les peaux dans le bain de teinture pendant plusieurs heures, en les retournant constamment pour obtenir une couleur uniforme. C’est l’étape la plus spectaculaire — celle que l’on photographie depuis les terrasses.
Les mains et le temps
Rien dans ce processus n’est automatisé. Il n’y a pas de machine pour retourner les peaux dans les cuves, pas de thermomètre pour mesurer la concentration des bains, pas de minuterie pour décider quand une peau est prête. Tout repose sur l’expérience du dabbagh : la couleur de la peau, sa texture au toucher, sa résistance à la traction, l’odeur du bain. C’est un savoir sensoriel, difficile à formaliser, qui s’acquiert en travaillant aux côtés d’un maître pendant des années.
Les conditions de travail sont dures. Les tanneurs passent leurs journées les pieds dans des liquides chimiques, exposés au soleil en été, au froid en hiver. Les produits manipulés — chaux vive, ammoniaque, tanins concentrés — irritent la peau et les voies respiratoires. La profession se transmet de père en fils, mais de moins en moins de jeunes Fassis choisissent ce métier. La main-d’œuvre provient de plus en plus des régions rurales du Maroc.
Défis contemporains
Les tanneries de Fès sont inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO en tant que partie intégrante de la médina, classée depuis 1981. Mais cette reconnaissance n’a pas résolu les tensions entre préservation et modernisation.
Le principal enjeu est environnemental. Les rejets des tanneries — eaux chargées en chaux, chrome (utilisé dans certains ateliers malgré la tradition végétale), colorants et matières organiques — se déversent dans l’oued Fès. Des programmes de traitement des eaux usées existent, financés en partie par des fonds internationaux, mais leur mise en œuvre reste incomplète. Le gouvernement marocain a lancé à plusieurs reprises des projets de relocalisation des tanneries vers des zones industrielles en périphérie de la ville, équipées de stations d’épuration. Ces projets avancent lentement, freinés par l’attachement des artisans à leur emplacement historique et par les coûts de déménagement.
L’autre défi est commercial. Le cuir tanné végétalement à Fès coûte plus cher et prend plus de temps à produire que le cuir tanné au chrome en usine. Face à la concurrence de produits importés — notamment de Chine et d’Inde —, certains artisans ont adopté des raccourcis : tannage mixte, colorants synthétiques bon marché, finitions expéditives. Le résultat est un cuir qui ressemble au maroquin traditionnel mais qui vieillit mal, craquelle et perd sa couleur en quelques mois.
Ce que la matière impose
Un cuir tanné végétalement selon les méthodes traditionnelles se reconnaît à plusieurs signes. Il est souple sans être mou. Il a une odeur terreuse, pas chimique. Sa couleur est légèrement irrégulière — comme l’abrash d’un tapis — ce qui indique une teinture naturelle. Avec le temps, il fonce, se lustre, développe une patine qui lui est propre. Il marque, aussi : les plis, les traces d’usage s’inscrivent dans la matière et deviennent partie intégrante de l’objet.
C’est cette capacité à enregistrer le temps qui distingue le cuir artisanal du cuir industriel. Un sac en cuir tanné au chrome aura la même apparence après cinq ans qu’au premier jour — ou il sera abîmé. Un sac en cuir tanné végétalement à Fès sera différent : usé, oui, mais avec une richesse de ton et de texture que le vieillissement aura ajoutée. La matière impose sa logique. Elle ne triche pas.
Les tanneries de Fès ne sont pas un musée. Elles sont un lieu de production active, avec ses contradictions, ses compromis et ses réalités économiques. Mais le processus qu’elles perpétuent — transformer une peau animale en une matière noble par le seul jeu du temps, des tanins et du travail humain — reste, dans son principe, ce qu’il a toujours été. Et le cuir qui en sort, quand il est fait dans les règles, porte en lui quelque chose que la production industrielle ne sait pas reproduire : l’empreinte d’un processus lent.



