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Le cuir tanné de Marrakech : du souk à l’objet

Dans les tanneries Chouara, le cuir prend sa couleur à mains nues. Voyage au cœur d’un savoir-faire millénaire.

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Poufs en cuir cognac et plateau en cuivre, composition éditoriale

Marrakech n’est pas Fès. La distinction mérite d’être posée d’emblée, tant les tanneries de Fès — Chouara en tête — monopolisent l’imaginaire collectif dès qu’il s’agit de cuir marocain. Pourtant, Marrakech possède sa propre tradition du cuir tanné, avec ses quartiers, ses techniques, ses artisans et ses objets. Une tradition moins photographiée, peut-être, mais tout aussi enracinée dans l’économie et la culture de la ville.

Une matière formée par le lieu

Le quartier des tanneurs de Marrakech se concentre autour de Bab Debbagh, l’une des portes historiques de la médina, au nord-est de la vieille ville. Le nom même de la porte — debbagh signifie tanneur en arabe — atteste de l’ancienneté de cette implantation. Les tanneries y sont actives depuis au moins le XIIe siècle, époque almohade, et leur localisation en périphérie de la médina répond à une logique sanitaire : les opérations de tannage produisent des odeurs et des effluents que les urbanistes médiévaux tenaient à distance des quartiers résidentiels.

Contrairement à Fès, où les tanneries sont enclavées dans un tissu urbain dense et surplombées par des terrasses accessibles aux visiteurs, celles de Bab Debbagh restent relativement fermées au regard extérieur. On y pénètre par des ruelles étroites, guidé par l’odeur âcre du tannage, pour déboucher sur des cours à ciel ouvert bordées de fosses en pierre — les nouaders — où les peaux sont traitées. L’espace est plus aéré qu’à Fès, les fosses plus dispersées. Le processus est le même dans ses grandes lignes, mais le rythme, l’échelle et certaines étapes diffèrent.

Les peaux arrivent des abattoirs de la région et des marchés ruraux du Haouz. On travaille principalement la chèvre — souple, fine, idéale pour les babouches et la maroquinerie —, le mouton — plus épais, utilisé pour les poufs et certains sacs —, la vache — réservée aux pièces structurées comme les ceintures, les selles et les cartables — et, plus rarement, le chameau, dont le cuir épais et granuleux sert à fabriquer des objets robustes destinés au transport ou à la décoration.

Le souk comme atelier

Babouches, pouf et ceinture en cuir tanné de Marrakech

Le processus de tannage à Marrakech suit un protocole en plusieurs étapes qui s’étend sur deux à trois semaines pour un tannage végétal complet. Les peaux brutes sont d’abord trempées dans des bains de chaux vive pendant plusieurs jours pour éliminer les poils et les résidus de graisse. Cette opération — le pelanage — ramollit la peau et prépare les fibres à recevoir les agents tannants. Les peaux sont ensuite rincées, raclées à la main au couteau de rivière pour retirer les derniers fragments de chair, puis essorées.

Vient alors le tannage proprement dit. À Marrakech, le tannage végétal utilise principalement l’écorce de mimosa, le sumac et parfois l’écorce de grenadier. Les peaux sont immergées dans des fosses contenant des solutions de tanins de concentration croissante — on passe d’un bain léger à un bain saturé sur une période de dix à quinze jours. Ce processus progressif permet aux fibres de collagène de se lier aux tanins sans se rétracter brutalement, produisant un cuir souple et résistant.

Le tannage au chrome, plus rapide — quelques heures suffisent — et moins coûteux, s’est imposé dans de nombreux ateliers depuis les années 1970. Il produit un cuir plus uniforme et plus facile à teindre, mais d’une souplesse différente, plus « plastique » au toucher. À Bab Debbagh, les deux méthodes coexistent. Les artisans distinguent clairement le jild beldi — cuir traditionnel tanné aux végétaux — du jild roumi — cuir tanné au chrome, littéralement « cuir européen » —, et les prix reflètent cette hiérarchie.

Après le tannage, les peaux sont teintes. Les teintures naturelles traditionnelles — henné pour le rouge orangé, safran pour le jaune, indigo pour le bleu, grenade pour le brun, menthe pour le vert — ont été largement remplacées par des colorants synthétiques à partir des années 1960. Certains ateliers maintiennent l’usage de pigments naturels pour une clientèle spécifique, mais la majorité a basculé vers la chimie industrielle, moins coûteuse et offrant une palette plus large et plus stable. Les peaux teintes sont ensuite séchées au soleil sur les terrasses des tanneries avant d’être assouplies par foulage au pied ou au maillet.

Les métiers du cuir

Le cuir tanné de Marrakech alimente un réseau de métiers spécialisés, chacun occupant sa place dans la géographie de la médina. Le babouchier — skayri — coupe, coud et monte les babouches dans des ateliers souvent minuscules, situés dans les ruelles adjacentes au souk Smarine ou au souk des babouches, près de la place Jemaa el-Fna. La babouche de Marrakech se distingue par sa pointe arrondie — contrairement à la babouche fassia, plus effilée — et par sa semelle en cuir de vache non teint. La fabrication d’une paire prend entre deux et quatre heures selon la complexité du modèle.

Le maroquinier — kharraze — travaille le cuir pour produire sacs, portefeuilles, ceintures et étuis. Le terme français « maroquinerie » dérive d’ailleurs de « maroquin », le cuir de chèvre tanné au Maroc, témoignant de l’ancienneté des échanges commerciaux autour de cette matière. Dans les souks de Marrakech, le kharraze coud à la main avec du fil de lin ciré, utilisant une alêne et deux aiguilles dans une technique de couture sellier qui produit des coutures solides et régulières.

Le pouf — ou plutôt le « pouffe » dans sa dénomination locale — est devenu l’un des objets en cuir les plus exportés depuis Marrakech. Fabriqué en cuir de chèvre ou de mouton, cousu en panneaux assemblés puis rempli de chutes de tissu ou de mousse, il se décline en version unie ou brodée. Les poufs brodés de fils de soie selon des motifs géométriques — étoiles, rosaces — demandent plusieurs jours de travail et relèvent d’un savoir-faire distinct, à mi-chemin entre la maroquinerie et la broderie.

Ce qui distingue le cuir tanné

Gros plan cuir tanné végétal — grain naturel et patine

Un cuir tanné végétalement se reconnaît au toucher avant tout. Il est plus ferme qu’un cuir chromé, avec un grain plus prononcé et une surface légèrement mate. Il dégage une odeur terreuse, organique, très différente de l’odeur chimique du cuir industriel. Sa couleur évolue avec le temps : le cuir naturel fonce progressivement à la lumière et au contact des mains, développant une patine propre à chaque objet. Cette évolution n’est pas un défaut — c’est le signe d’un matériau vivant.

Sur le plan technique, le tannage végétal produit un cuir plus respirant et plus rigide, adapté aux objets qui doivent tenir une forme — reliures de livres, étuis, sacs structurés. Le tannage au chrome donne un cuir plus élastique, plus résistant à l’eau et plus facile à entretenir, ce qui explique son adoption massive dans la production courante. Le choix entre les deux dépend de l’usage final, du budget et de la sensibilité de l’acheteur à la dimension artisanale du produit.

La reliure en cuir de Marrakech mérite une mention particulière. Les relieurs — mjellidine — utilisent du cuir de chèvre tanné végétalement pour couvrir des manuscrits, des corans et des carnets. Le cuir est aminci au couteau jusqu’à une épaisseur d’un demi-millimètre, puis collé sur des cartons et orné de motifs dorés à la feuille d’or ou estampés à chaud. Cette tradition persiste dans quelques ateliers de la médina.

Le cuir dans l’intérieur

Le cuir tanné de Marrakech a trouvé une seconde vie dans la décoration intérieure contemporaine. Les poufs, d’abord adoptés par les expatriés et les propriétaires de riads dans les années 1990, sont devenus un classique du design d’intérieur à l’échelle mondiale. Les tapis en cuir tressé, les coussins et les sets de table en cuir découpé circulent entre les souks de la médina et les showrooms de design en Europe et en Amérique du Nord.

Cette internationalisation a modifié la chaîne de production. Des intermédiaires — exportateurs, designers, marques de décoration — passent commande auprès des ateliers avec des cahiers des charges précis : coloris Pantone, dimensions standardisées, finitions spécifiques. Les artisans s’adaptent, parfois au prix d’un compromis entre techniques traditionnelles et exigences du marché. Le tannage au chrome s’est imposé pour l’export en raison de sa rapidité et de la régularité des coloris.

Le marché contemporain du cuir de Marrakech fonctionne sur deux registres. D’un côté, une production artisanale destinée au marché local et au tourisme — babouches, sacs, ceintures vendus dans les souks à des prix négociés. De l’autre, une production semi-industrielle orientée vers l’export, où le cuir marocain devient un matériau dans des collections internationales. Entre les deux, quelques ateliers tentent de maintenir un lien entre savoir-faire artisanal et standards du marché global, en valorisant le tannage végétal et le travail manuel comme des marqueurs de qualité.

Le cuir de Marrakech n’est pas menacé de disparition — la demande reste forte et les tanneries tournent. Ce qui est en jeu, c’est la transmission des techniques les plus exigeantes : le tannage végétal long, la teinture naturelle, la couture sellier à la main. Des gestes qui demandent du temps et un apprentissage que les nouvelles générations, attirées par des métiers moins physiques, ne reprennent pas toujours.