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Brocart de Fès : Le tissu royal marocain en voie de disparition

Dans un atelier exigu de la médina de Fès, Abdelkader Ouazzani tisse encore le brocart comme ses ancêtres andalous au XIIIe siècle. À 72 ans, il est le dernier maître d un savoir-faire royal que personne ne lui succédera. Enquête sur un patrimoine textile au bord du silence.

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Dans l’atelier d’Abdelkader Ouazzani, le claquement régulier du métier à tisser rythme les matinées depuis cinquante ans. Les mains du maître artisan guident les fils d’or et de soie avec une précision millimétrique, reproduisant les gestes transmis par ses ancêtres andalous au XIIIe siècle. À 72 ans, il est le dernier à Fès à maîtriser intégralement la technique du brocart traditionnel. Autour de lui, la médina bruisse encore de l’activité de milliers d’artisans, mais dans cette spécialité textile autrefois réservée aux cours royales, plus personne ne prendra la relève. Le silence guette ce patrimoine immatériel que l’UNESCO peine à sauver d’une extinction programmée. Pour comprendre ce qui disparaît avec le brocart de Fès, il faut remonter aux origines médiévales d’un savoir-faire qui fit la renommée de la ville pendant sept siècles.

L’histoire millénaire du brocart de Fès

Des artisans andalous au XIIIe siècle

L’histoire du brocart fassi commence avec un exode. Entre le XIIIe et le XVe siècle, la Reconquista chrétienne chasse progressivement les populations musulmanes d’Al-Andalus. Parmi les réfugiés qui franchissent le détroit de Gibraltar, des artisans textiles de Grenade et Séville apportent avec eux une technique sophistiquée : le tissage du lampas, ancêtre du brocart. Ces maîtres tisserands s’installent dans les quartiers artisanaux de Fès, notamment autour de la dinanderie et des ateliers de travail du métal précieux, créant une synergie entre métiers d’art qui fera la richesse de la ville.

Le lampas se distingue radicalement des tissus ordinaires par sa structure à double chaîne : un premier réseau de fils forme le fond, tandis qu’un second accueille les motifs décoratifs en fils d’or ou d’argent. Cette technique, héritée des ateliers byzantins et persans, exige une maîtrise technique exceptionnelle et un métier à tisser spécifique, dont le principe n’a pratiquement pas évolué depuis le Moyen Âge.

Le brocart, tissu de l’aristocratie marocaine

Dès le XIVe siècle, le brocart de Fès devient l’apanage de l’élite. La cour royale en fait tisser pour les cérémonies officielles, les grandes familles fassis pour les mariages, les hauts dignitaires religieux pour les habits liturgiques. Un mètre de brocart de qualité supérieure nécessite alors trois semaines de travail et l’équivalent de plusieurs mois de salaire d’un ouvrier ordinaire. Cette rareté en fait un marqueur social puissant : porter du brocart, c’est afficher son appartenance aux sphères du pouvoir.

Les caftans de cérémonie brodés de fils d’or, les tentures palatiales qui ornent les salons des notables, les coussins des salons de réception : le brocart habille l’apparat de la société marocaine traditionnelle. Les registres de commandes royales mentionnent des pièces exceptionnelles, comme ce caftan tissé en 1672 pour le sultan Moulay Ismaël, nécessitant six mois de travail pour quatre maîtres artisans.

L’âge d’or du lampas fassi

Entre le XVIIe et le début du XXe siècle, Fès compte jusqu’à une cinquantaine d’ateliers de brocart, employant plusieurs centaines d’artisans. La production dépasse largement les besoins locaux : des commandes arrivent de Marrakech, Meknès, Rabat, parfois même d’Alger ou de Tunis. Le brocart fassi se distingue par ses motifs géométriques complexes, inspirés de l’architecture andalouse, et par l’utilisation de fils d’or et d’argent d’une pureté supérieure à la moyenne régionale.

Cette prospérité repose sur un écosystème complet : importateurs de soie grège, fileurs spécialisés, batteurs d’or qui produisent les fils métalliques, teinturiers qui préparent les colorants naturels. Chaque atelier développe ses propres motifs, jalousement gardés et transmis de père en fils. Les maîtres tisserands jouissent d’un statut social élevé, comparable à celui des orfèvres ou des maîtres du zellige.

L’art du tissage : technique et savoir-faire

La technique du lampas médiéval

Le métier à tisser du brocart ressemble à un instrument de musique complexe. Long de trois mètres, en bois de cèdre massif, il mobilise jusqu’à huit cents fils de chaîne tendus entre deux rouleaux. L’artisan actionne alternativement plusieurs pédales qui soulèvent différents groupes de fils, créant l’écart nécessaire au passage de la navette portant le fil de trame. Pour les motifs en or, une trame supplémentaire est insérée manuellement, fil par fil, selon un patron mémorisé.

Un tisserand expérimenté produit environ quinze centimètres de brocart par jour. Pour un mètre carré de tissu complexe, comptez trois semaines de travail concentré. Cette lenteur n’est pas une inefficacité : elle résulte de la densité extrême du tissage (jusqu’à quatre-vingts fils au centimètre) et de la nécessité de vérifier chaque passage pour éviter toute erreur. Une faute de motif à mi-parcours peut condamner des jours de travail.

La transmission du savoir-faire commence traditionnellement dès l’enfance. Un apprenti passe trois ans à préparer les fils et observer le maître avant de toucher le métier. Encore cinq ans pour maîtriser les motifs simples. Les motifs complexes, ceux qui font la réputation d’un atelier, demandent une décennie d’expérience. Cette lente maturation explique pourquoi un programme de formation accéléré ne peut remplacer l’apprentissage traditionnel.

Soie, fils d’or et d’argent : les matériaux nobles

Jusqu’au début du XXe siècle, le Maroc produisait sa propre soie grège. Les régions de Fès et Meknès abritaient des magnaneries où l’on élevait les vers à soie. Cette production locale garantissait une qualité constante et un approvisionnement régulier. L’effondrement de la sériciculture marocaine dans les années 1950-1960, sous la pression de la soie chinoise bon marché, marque le début du déclin du brocart artisanal.

Aujourd’hui, la soie provient exclusivement d’importation, principalement de Chine et d’Inde. Les artisans se plaignent d’une qualité inférieure, d’une moindre résistance des fils, d’un brillant moins subtil. Le coût a également explosé : un kilogramme de soie grège de qualité supérieure, nécessaire pour quinze mètres de brocart, coûte désormais l’équivalent de trois cents euros.

Les fils d’or et d’argent représentent l’autre poste majeur de dépenses. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’or massif, mais d’un fil de soie enrobé d’une feuille d’or ou d’argent battu, obtenue par laminage. Cette technique, comparable à celle utilisée pour les émaux de Safi, exige un savoir-faire spécifique. À Fès, deux ateliers seulement produisent encore ces fils métalliques, employant des techniques inchangées depuis le XVIIIe siècle.

Les motifs traditionnels du brocart fassi

Le répertoire décoratif du brocart fassi puise dans l’héritage andalous : entrelacs géométriques, rosaces à huit branches, frises de palmettes stylisées. Contrairement aux broderies, ces motifs sont tissés dans la structure même du textile, ce qui leur confère un relief tactile caractéristique. Chaque atelier développait historiquement ses propres variantes, transmises oralement de maître à apprenti sans dessin préparatoire.

Abdelkader Ouazzani conserve dans sa mémoire une trentaine de motifs traditionnels, dont certains n’ont probablement plus été tissés depuis les années 1970. Il décrit leur exécution avec une précision stupéfiante : « Pour le motif de la grenade éclatée, on commence par lever les fils pairs de la chaîne de fond, puis on insère trois passages de soie écrue, ensuite on lève les fils impairs pour commencer la fleur en or, sept passages en quinconce… » Cette mémoire technique, équivalent textile d’une partition musicale complexe, disparaîtra avec lui.

Close-up view of finished Fez brocade fabric with intricate geometric patternsMotifs et technique du brocart fassi

Le déclin d’un métier ancestral

De la soie locale à la soie importée

L’abandon de la sériciculture marocaine entre 1950 et 1970 constitue le premier choc pour les tisserands de brocart. Les coopératives d’élevage de vers à soie, victimes de maladies parasitaires et de la concurrence asiatique, ferment les unes après les autres. Les artisans se tournent vers l’importation, découvrant une soie chinoise certes moins chère, mais aussi moins résistante et plus irrégulière.

Le prix de la soie grège triple en vingt ans. Dans le même temps, les commandes de la haute bourgeoisie fassi se raréfient. L’indépendance du Maroc en 1956 bouleverse les codes sociaux : les nouvelles élites adoptent des marqueurs de distinction occidentaux, délaissant le caftan de brocart pour le costume trois-pièces. Les grandes commandes palatiales, autrefois régulières, s’espacent puis cessent presque totalement dans les années 1980.

La concurrence des tissus industriels

Le coup fatal arrive avec la diffusion massive des tissus industriels dans les années 1970. Des usines textiles, notamment en Inde et en Turquie, produisent des imitations de brocart en polyester imprimé, vendues dix à vingt fois moins cher qu’un brocart authentique. Pour le consommateur moyen, la différence n’est pas perceptible au premier regard : le brillant doré, les motifs géométriques sont reproduits mécaniquement.

Un mètre de brocart artisanal de Fès se négocie aujourd’hui entre trois cents et six cents euros, selon la complexité du motif et la densité en fils d’or. Un mètre d’imitation polyester coûte quinze à trente euros. Face à cette concurrence déloyale, les ateliers traditionnels perdent leurs clients les uns après les autres. Même pour les mariages, moment privilégié d’ostentation sociale, beaucoup de familles optent désormais pour l’imitation.

Les tanneries de Fès, autre secteur artisanal emblématique, connaissent une évolution similaire : effondrement de la demande de cuir traditionnel, concurrence industrielle, vieillissement des artisans. Mais la tannerie compte encore plusieurs dizaines d’ateliers actifs. Le brocart, lui, en est à ses derniers feux.

Le manque de relève : une génération perdue

En 2026, l’âge moyen des tisserands de brocart encore actifs à Fès dépasse les soixante-dix ans. Abdelkader Ouazzani n’est pas le seul artisan de sa génération, mais il est le dernier à maîtriser l’intégralité du processus, de la préparation des fils au tissage des motifs les plus complexes. Ses deux confrères, légèrement plus jeunes, se limitent à des motifs simples et travaillent principalement sur commande pour des créateurs de mode.

Aucun de ces trois hommes n’a formé d’apprenti depuis vingt ans. La raison est simple : aucun jeune ne se présente. « Pourquoi un garçon de vingt ans passerait-il dix ans à apprendre un métier qui rapporte moins qu’un emploi de gardien ? », résume Abdelkader sans amertume. Ses propres fils ont choisi d’autres voies : l’un est informaticien à Casablanca, l’autre enseigne l’anglais dans un lycée. Il ne leur en veut pas.

La précarité économique du métier explique ce désintérêt. Avec trois commandes par an en moyenne, un tisserand de brocart gagne moins que le SMIC marocain. Impossible de faire vivre une famille dans ces conditions. Les parents encouragent leurs enfants à poursuivre des études, à chercher un emploi stable. La transmission familiale, socle traditionnel de l’artisanat, s’est rompue.

Abdelkader Ouazzani : le dernier maître du brocart

Portrait d’un artisan d’exception

Abdelkader Ouazzani a appris le métier avec son père, dans le même atelier exigu de Derb Ghzala où il travaille encore aujourd’hui. Il avait neuf ans quand il a commencé à préparer les bobines de soie, treize quand il a touché le métier pour la première fois, vingt-deux quand il a tissé son premier brocart entièrement seul. « Mon père était exigeant », raconte-t-il en préparant le thé. « Une erreur, et il me faisait tout défaire. J’ai parfois pleuré, mais j’ai appris à ne jamais bâcler. »

L’atelier mesure à peine douze mètres carrés. Le métier à tisser occupe les deux tiers de l’espace. Des bobines de soie de toutes les couleurs s’empilent sur des étagères de bois sombre, patiné par les décennies. Une unique fenêtre, haute et étroite, laisse entrer la lumière du matin, celle que préfèrent les tisserands pour vérifier la régularité de leur travail. Pas de décoration, pas de superflu : juste les outils du métier, rangés avec une précision maniaque.

Abdelkader produit actuellement entre quinze et vingt mètres de brocart par an, presque exclusivement pour trois créateurs de mode marocains qui intègrent le tissu traditionnel dans leurs collections contemporaines. Ces commandes représentent son unique source de revenus. « Je ne me plains pas », précise-t-il. « Je vis modestement, mais je fais ce que j’aime. Combien de gens peuvent dire ça ? »

Traditional weaving workshop in Fez medina with wooden loomAtelier de tissage dans la médina de Fès

50 ans de métier, aucun apprenti

Abdelkader a commencé sa carrière au début des années 1970, période charnière où la demande de brocart artisanal amorçait déjà son déclin. Il a vu fermer, un à un, les ateliers de ses voisins. « Quand j’étais jeune, nous étions peut-être quinze dans le quartier à tisser le brocart. Aujourd’hui, nous sommes trois dans toute la médina. » Le ton reste factuel, sans nostalgie excessive. Abdelkader appartient à cette génération d’artisans qui a appris à encaisser les mauvaises nouvelles sans s’apitoyer.

Il a tenté, à deux reprises, de former des apprentis. La première fois en 1995 : un cousin éloigné, envoyé par la famille, qui est reparti au bout de six mois, découragé par la difficulté et l’absence de perspectives. La seconde en 2008 : un jeune du quartier, passionné de patrimoine, qui a tenu deux ans avant de partir travailler dans une agence de tourisme. « Il m’a dit : ‘Maître, je vous respecte, mais je veux me marier, je veux pouvoir nourrir mes enfants.’ Qu’est-ce que je pouvais répondre ? »

Ses propres enfants n’ont jamais envisagé de reprendre l’atelier. Il ne leur a d’ailleurs jamais proposé. « Je voulais qu’ils aient une vie plus facile que la mienne. Le brocart, c’est beau, c’est noble, mais ça ne nourrit plus son homme. » Cette lucidité, partagée par la plupart des artisans traditionnels de Fès, signe l’arrêt de mort de la transmission familiale.

« Je crains que cet art disparaisse avec moi »

Quand on l’interroge sur l’avenir, Abdelkader marque un temps d’arrêt. Ses mains, noueuses et couvertes de taches de vieillesse, continuent machinalement à trier les fils de soie. « Je sais que cet art disparaîtra avec moi », finit-il par dire. « Peut-être pas immédiatement, tant que mes deux confrères seront là. Mais ils ne maîtrisent pas les motifs complexes. Quand nous serons partis, il ne restera que des photos et des tissus dans les musées. »

Il ne dramatise pas. C’est un constat, prononcé avec la même tranquillité qu’il parlerait de la météo. « J’aurais aimé transmettre, bien sûr. Mais je ne peux pas obliger un jeune à apprendre un métier sans avenir. Ce ne serait pas juste. » Cette résignation lucide, typique de nombreux maîtres artisans de sa génération, n’empêche pas une certaine fierté : « Au moins, j’aurai travaillé jusqu’au bout. Je n’ai jamais triché, jamais utilisé de matériaux synthétiques pour gagner du temps. Si c’est la fin, elle sera digne. »

Le testament symbolique d’Abdelkader tient en quelques mots : « Je voudrais qu’on se souvienne que le brocart de Fès n’était pas qu’un tissu décoratif. C’était une manière de penser, une façon de travailler où la patience et la précision comptaient plus que la vitesse. Ça, ça vaut la peine d’être transmis, même si ce n’est plus au métier à tisser. »

Les tentatives de sauvegarde

Le programme UNESCO de formation

Face à l’urgence, l’UNESCO a lancé en 2024 un programme de sauvegarde du brocart de Fès, en partenariat avec le ministère marocain de la Culture et la Fondation nationale des musées. Le projet prévoit une formation intensive de neuf mois, encadrée par les derniers maîtres tisserands, dont Abdelkader Ouazzani. Budget alloué : cent vingt mille euros, financés à parts égales par l’UNESCO et les autorités marocaines.

Dix apprentis ont été sélectionnés sur dossier et entretien. Profils variés : trois jeunes diplômés en arts appliqués, deux artisans d’autres spécialités textiles (broderie, tissage de tapis), cinq candidats issus de familles artisanales de la médina. Âge moyen : vingt-huit ans. Tous perçoivent une bourse mensuelle de trois cents euros pendant la durée de la formation, condition indispensable pour qu’ils puissent se consacrer à plein temps à l’apprentissage.

Le programme vise un objectif ambitieux : former en neuf mois des artisans capables de produire du brocart de qualité professionnelle et de pérenniser le métier après la disparition des maîtres actuels. Une gageure, quand on sait qu’un apprentissage traditionnel s’étale sur dix à quinze ans.

9 mois pour former de nouveaux artisans

Peut-on vraiment maîtriser le brocart en neuf mois ? Abdelkader Ouazzani reste sceptique. « On peut apprendre les bases, tisser des motifs simples. Mais les techniques avancées, les motifs complexes, ça demande des années de pratique quotidienne. C’est une question de main, de sensibilité du geste. Ça ne s’apprend pas dans un manuel. »

Les organisateurs du programme en sont conscieux. Leur objectif n’est pas de former des maîtres, mais de sauver le savoir-faire de l’oubli total. Si trois ou quatre apprentis poursuivent le métier après la formation, et si au moins l’un d’entre eux atteint un niveau d’excellence dans les dix ans qui viennent, le programme sera considéré comme un succès.

Les obstacles ne manquent pas. D’abord, la question des débouchés : que feront ces nouveaux artisans une fois formés ? Le marché du brocart traditionnel reste étroit, incapable d’absorber dix producteurs supplémentaires. Ensuite, l’accès aux matériaux : la soie et les fils d’or coûtent cher, et aucun système de mutualisation des achats n’existe pour l’instant. Enfin, la reconnaissance sociale : malgré les discours officiels sur la valorisation du patrimoine, le statut de tisserand reste peu attractif pour la jeunesse marocaine.

Premiers résultats en mars 2025, à mi-parcours : six apprentis sur dix ont produit leurs premières pièces vendables, des fragments de brocart de trente centimètres avec des motifs simples. Deux ont abandonné, découragés par la difficulté. Les deux derniers poursuivent, mais avec des retards importants. « C’est mieux que rien », commente Abdelkader. « Si au moins deux ou trois continuent après la fin de la formation, on aura sauvé quelque chose. »

Les créateurs de caftan s’engagent

Paradoxalement, c’est la haute couture marocaine qui offre aujourd’hui une bouée de sauvetage au brocart traditionnel. Plusieurs créateurs de renom, comme Noureddine Amir et Hind Joudar, ont intégré le tissu fassi dans leurs collections présentées aux fashion weeks de Paris et Milan. Cette démarche dépasse le simple folklore : il s’agit d’articuler tradition et modernité, en utilisant le brocart comme matériau contemporain.

Ces designers passent des commandes régulières aux derniers ateliers de Fès, garantissant un volume d’activité minimal. Noureddine Amir commande ainsi entre quinze et vingt mètres de brocart par an, pour des caftans vendus entre cinq et dix mille euros pièce. « Le brocart de Fès est un patrimoine mondial », explique-t-il. « Mon rôle en tant que créateur est de le maintenir vivant, pas de le figer dans un musée. Cela passe par des commandes, certes, mais aussi par une réflexion sur de nouveaux usages, de nouvelles esthétiques. »

Cette alliance entre artisanat traditionnel et création contemporaine inspire d’autres secteurs. Des architectes d’intérieur intègrent le brocart dans des projets de décoration haut de gamme, des scénographes l’utilisent pour des costumes de théâtre ou de cinéma. Ces nouveaux débouchés restent limités, mais ils ouvrent des perspectives que les tisserands n’avaient plus envisagées depuis des décennies. Plusieurs créateurs marocains, sensibles à la question patrimoniale, travaillent également à valoriser le caftan marocain reconnu par l’UNESCO comme patrimoine immatériel, mouvement dans lequel le brocart de Fès trouve naturellement sa place.

Le brocart aujourd’hui : entre tradition et renouveau

Les derniers ateliers de Fès

En 2026, trois ateliers de brocart traditionnel fonctionnent encore dans la médina de Fès. Celui d’Abdelkader Ouazzani, le plus ancien et le plus réputé. Celui de Mohammed Bennani, spécialisé dans les motifs géométriques simples, qui travaille principalement pour des décorateurs d’intérieur. Et celui de Saïd Fassi-Fihri, qui a reconverti une partie de son activité vers le tissage de soie sans fils d’or, plus accessible économiquement.

Production annuelle globale estimée : cinquante à soixante-dix mètres de brocart authentique, soit l’équivalent de ce qu’un seul atelier produisait au début du XXe siècle. Cette chute vertigineuse illustre l’ampleur du déclin. Le prix au mètre varie entre trois cents euros pour un motif simple à six cents euros pour les créations les plus élaborées, plaçant le brocart fassi dans la catégorie des matériaux de luxe.

Les clients se comptent désormais sur les doigts : quelques créateurs de mode, des collectionneurs privés, occasionnellement des musées internationaux qui acquièrent des pièces pour leurs collections textiles. Le palais royal passe encore une commande tous les deux ou trois ans, mais les volumes ont fondu. « Dans les années 1980, le palais commandait parfois cent mètres d’un coup », se souvient Abdelkader. « Aujourd’hui, c’est dix mètres maximum. »

Où trouver du vrai brocart marocain

Distinguer un brocart authentique d’une imitation industrielle demande un œil exercé, mais quelques critères accessibles permettent d’éviter les contrefaçons grossières. Premier test : le poids. Un brocart traditionnel pèse entre deux cent cinquante et quatre cents grammes au mètre carré, contre cinquante à cent grammes pour une imitation polyester. Le toucher est également révélateur : le brocart artisanal présente un relief tactile marqué, résultat de la structure à double chaîne, là où l’imitation reste plate.

L’observation à la loupe des fils métalliques constitue le test décisif. Sur un brocart authentique, le fil d’or ou d’argent enrobe une âme de soie, visible en coupe. Sur une imitation, il s’agit d’un fil plastique métallisé, brillant mais uniforme. La complexité des motifs offre également un indice : les motifs tissés à la main présentent de légères irrégularités, là où l’impression industrielle affiche une régularité mécanique.

Pour acheter du brocart authentique, mieux vaut se rendre directement dans les ateliers de la médina. Abdelkader Ouazzani reçoit sur rendez-vous. Mohammed Bennani tient boutique dans le souk Attarine. Quelques galeries spécialisées à Fès et Rabat proposent également du brocart traditionnel, avec des certificats d’authenticité. Compter entre trois cents et six cents euros le mètre, délai de fabrication de trois semaines à deux mois selon la complexité.

L’avenir du tissu royal

Trois scénarios se dessinent pour les prochaines décennies. Le premier, le plus probable en l’absence d’intervention massive, est la disparition pure et simple. Dans dix à quinze ans, les derniers maîtres tisserands auront disparu. Le brocart de Fès rejoindra la longue liste des métiers artisanaux éteints, conservés uniquement dans les collections muséales et la mémoire documentaire.

Le deuxième scénario est la muséification. Le brocart survit, mais figé dans une forme traditionnelle, produit en quantités infimes pour des occasions patrimoniales (expositions, événements culturels). Cette survie sous perfusion institutionnelle, observée dans d’autres métiers d’art au bord de l’extinction, maintient une apparence de vie sans dynamique économique réelle.

Le troisième scénario, le plus optimiste mais aussi le plus incertain, mise sur un renouveau de niche. Le programme UNESCO forme une nouvelle génération d’artisans. Les créateurs de mode marocains et internationaux intègrent durablement le brocart dans leurs collections. Un marché haut de gamme se reconstitue, porté par une clientèle sensible à l’authenticité et prête à payer le prix d’un artisanat d’exception. Ce scénario suppose une conjonction de facteurs : soutien public durable, commandes privées régulières, revalorisation sociale du métier.

Des exemples de sauvetages réussis existent. La soie lyonnaise, quasiment disparue dans les années 1970, a connu une renaissance grâce à l’alliance entre maisons de haute couture et derniers ateliers traditionnels. La dentelle de Venise, elle aussi menacée, survit aujourd’hui grâce à une poignée d’artisans formant une nouvelle génération. Ces exemples prouvent qu’une résurrection reste possible, mais au prix d’investissements humains et financiers considérables.

Pour le brocart de Fès, l’issue se jouera dans les cinq prochaines années. Si le programme UNESCO produit une relève viable, si les créateurs maintiennent leurs commandes, si un marché suffisant se reconstitue, alors le métier franchira peut-être le cap critique. Sinon, Abdelkader Ouazzani aura raison : cet art disparaîtra avec lui.

Conclusion

Dans l’atelier de Derb Ghzala, Abdelkader Ouazzani continue de tisser, comme il l’a fait chaque jour depuis cinquante ans. Ses gestes n’ont pas changé, héritiers d’une chaîne de transmission qui remonte au XIIIe siècle andalous. Mais autour de lui, le silence gagne. Plus de cliquetis de métiers voisins, plus d’apprentis observant par-dessus l’épaule, plus de commandes qui s’empilent. Juste un homme de soixante-douze ans qui perpétue seul un savoir-faire que le monde moderne n’a plus jugé utile de préserver.

La disparition programmée du brocart de Fès pose une question qui dépasse l’artisanat textile : que perd une société quand s’éteint un métier millénaire ? Pas seulement une technique, mais une manière de concevoir le temps, la patience, l’excellence. Une philosophie du geste où la lenteur n’est pas un défaut mais une condition de la qualité. Un rapport au travail où la maîtrise compte plus que la rentabilité.

L’avenir du tissu royal marocain ne s’écrira pas tout seul. Il dépend de choix concrets : soutenir financièrement les programmes de formation, passer des commandes aux derniers ateliers, accepter de payer le prix d’un artisanat authentique, valoriser socialement les métiers traditionnels. Des choix qui concernent les institutions, mais aussi les créateurs, les décorateurs, les particuliers. Chaque caftan en brocart authentique commandé, chaque mètre de tissu traditionnel acheté, chaque apprenti formé repousse un peu l’échéance.

Dans quelques années, peut-être, l’atelier de Derb Ghzala sera silencieux. Ou peut-être qu’un jeune tisserand, formé par Abdelkader, y perpétuera la tradition andalouse. Entre ces deux avenirs, le choix reste ouvert.